Les "portraits" d'architecture

 

Dépassant les expériences des Flamands en matière de technique picturale, Fouquet va également plus loin que ces derniers lorsqu’il rend compte avec exactitude de la topographie des villes apparaissant dans ses miniatures.
Avant lui, les peintres du Nord avaient l’habitude d’introduire dans leurs compositions des paysages urbains dont la ressemblance avec les villes des anciens Pays-Bas est purement générique. Dans la Vierge du chancelier Rolin, Jan Van Eyck s’est montré si précis que, depuis le XVIIIe siècle, les historiens et les commentateurs du tableau n’ont eu de cesse de vouloir identifier la prospère cité qui se voit à l’arrière-plan. Aucune de leurs propositions n’a pourtant résisté à la critique. Force est de constater qu’il s’agit d’un site imaginaire, totalement recomposé par l’artiste, notamment à partir d’emprunts à des monuments existants comme, à droite, le clocher de la cathédrale d’Utrecht.
Dans les anciens Pays-Bas, il faut attendre le dernier quart du XVe siècle pour voir apparaître, dans la peinture de chevalet, des portraits de villes. Dominée par son beffroi, Bruges est immédiatement reconnaissable à l’arrière-plan de plusieurs tableaux du Maître de la Légende de sainte Lucie. Ces vues, apparemment fidèles, n’en ont pas moins subi des déformations de la part des artistes flamands, qui se donnent toute latitude pour réunir arbitrairement, sous un même angle, les monuments les plus significatifs de la ville.

 

Dès les années 1450-1460, Fouquet place dans ses enluminures de véritables portraits d’architecture et en particulier des vues de Paris, qui servent de cadre à de nombreuses miniatures des Heures d’Étienne Chevalier et des Grandes Chroniques de France. Le peintre français prend parfois quelques libertés avec une topographie rigoureusement exacte, comme en témoignent la présence incongrue de la tour de Nesle à la pointe occidentale de l’île de la Cité ou l’absence de la Sainte-Chapelle, dans une illustration des Grandes Chroniques. Ses vues de Paris, observées avec exactitude, sont toutefois des documents précieux pour les historiens de la capitale.
Toutefois, la précision topographique manifestée par Fouquet dans ses portraits de Paris est alliée à une science de la perspective atmosphérique qui apparente son art à celui de ses contemporains flamands, tout en le rattachant à l’un de ses prédécesseurs parisiens, le Maître de Boucicaut, qui, dans le Bréviaire de Châteauroux, a représenté la ville éclairée par "les dernières lueurs du couchant". Mais c’est en pleine lumière que, dans les Heures Chevalier, au début de l’office de Vêpres des heures du Saint-Esprit, apparaît la magnifique vue de l’île de la Cité depuis la rive gauche. Il ne fait pas de doute que l’artiste s’est lui-même posté sur la terrasse de l’hôtel de Nesle, où se sont assemblés les fidèles en prière, pour y dessiner ce paysage parisien.
Les "portraits" urbains que livre Fouquet dans ses miniatures permettent de mieux comprendre l’admiration suscitée outre-monts par cet artiste venu du Nord. Capable de restituer un cadre familier, celui-ci se démarque des peintres des anciens Pays-Bas, tout en faisant sienne leur maîtrise de la lumière et de la transparence de l’air, qui fait encore davantage ressembler ses paysages dessinés d’après nature à des paysages réels.