Portrait du pape Eugène IV

D'après Jean Fouquet
Paris, BnF, Réserve des livres rares, Rés. H 81 (Gravure n° 8 du recueil d'Onofrio Panvinio, Onuphrii Panvinii Veronensis Fratris Eremitæ Augustiniani XXVII Pontificum maximorum Elogia et imagines accuratissime ad vivum æneis typis delineatæ, Rome, 1568)


En 1568, l'érudit et archéologue véronais Onofrio Panvinio publiait à Rome, chez Antoine Lafréry, un recueil contenant l'éloge des vingt-sept derniers papes, d'Urbain V à Pie V ; chaque éloge étant accompagné en vis-à-vis d'une gravure du pape concerné. Le point de départ chronologique choisi par Panvinio n'était pas arbitraire : il reflétait le désir de l'auteur, comme il le souligne dans la préface, de pouvoir recourir à des modèles dignes de foi, figurant les papes "peints au vif".

Nous savons par les témoignages concordants et indépendants de deux contemporains, l'architecte et sculpteur d'origine florentine, Antonio Averulino, dit il Filarete, et le dominicain Francesco Florio, qu'il existait au couvent dominicain de Santa Maria sopra Minerva, à Rome, une effigie du pontife, peinte sur toile, de la main de Fouquet.

C'est précisément cette peinture sur toile aujourd'hui disparue qui servit de modèle à la gravure d'Eugène IV publiée par Panvinio. La représentation du pontife dans la gravure présente des singularités qui la distinguent de toutes les autres effigies du recueil. Le visage buriné et volontaire du pape frappe dès l'abord. Contrairement à l'usage courant dans le portrait italien du XVsiècle, le personnage n'est pas représenté de profil, mais de trois quarts, en biais, s'inscrivant fortement dans l'espace, étant mis pour ainsi dire en perspective. Le cadrage à mi-corps et la pose dégagée du modèle, dont l'avant-bras gauche est solidement appuyé sur un parapet, s'éloignent tout autant des conventions du portrait officiel italien de l'époque. Enfin, Eugène IV apparaît sobrement revêtu d'un surplis que barre une sorte d'écharpe et coiffé d'un simple bonnet qui épouse la boîte crânienne et en fait ressortir le volume, au lieu d'être engoncé dans les lourds habits pontificaux qu'arborent ses successeurs, Nicolas V et Pie II, dans le même recueil.

Tous ces traits correspondent bien à ce que l'on sait des choix de Fouquet dans le domaine du portrait : privilégier l'aspect monumental de ses modèles, les débarrasser des signes accessoires de leur rang social et des attributs de leur pouvoir, les figurer "en civil", si l'on peut dire, comme pour mieux mettre en valeur leur caractère et leur énergie intérieure.
Si précieuse qu'elle soit pour restituer le portrait original, la gravure de Panvinio ne nous en fournit qu'une version incomplète. La description donnée par Filarete du portrait de la Minerve indique en effet clairement que Fouquet avait représenté Eugène IV accompagné de deux de ses familiers, ici absents. Cette disposition inusitée impressionna profondément Raphaël, qui la reprit à son compte dans le célèbre portrait de Léon X des Offices, peinture où le pape Médicis est pareillement entouré de deux curiaux ; le groupe dessinant un motif spatial angulaire inconnu jusqu'alors dans la peinture de portrait de la péninsule, mais qui s'inscrit dans une très ancienne tradition française.