Le château des Pucelles
 
 

Galaad remercie Notre Seigneur de ce message, il est vite en selle, il s'en va. Et il voit à une certaine distance, bien situé dans une vallée, un château fort, auprès d'une grande et rapide rivière, celle que l'on nomme la Saverne. Il se dirige vers le château et, arrivé auprès, rencontre un homme de grand âge, pauvrement vêtu qui courtoisement le salue.
"Quel est le nom de ce château ? lui demande Galaad en lui rendant son salut.
– Sire, c'est le château des Pucelles, un château maudit, comme sont maudits tous ceux qui y vivent. Car toute piété en est bannie, et il n'y a là que dureté.
– Pourquoi donc ? demande Galaad.
– Parce qu'on y déshonore tous ceux qui passent. Et je vous conseille, sire chevalier, de revenir sur vos pas, car aller de l'avant ne vous vaudrait que l'outrage.
– Que Dieu vous aide, sire prud'homme, dit Galaad, je ne repartirais que vraiment à contrecœur."
Il vérifie ses armes et galope vers le château.
Il rencontre alors sept pucelles très richement montées, qui lui disent : "Sire chevalier, vous avez passé les bornes."
Il répond que les bornes ne l'empêcheront pas de parvenir au château. Il avance toujours, et maintenant c'est un écuyer qui lui annonce que ceux du château lui défendent de s'approcher davantage sans avoir dit ce qu'il veut.
"Je ne veux rien, dit-il, que réformer la coutume.
– Vous le voulez pour votre malheur, répond l'écuyer. Jamais chevalier n'y a réussi. Mais attendez-moi ici et vous aurez ce que vous voulez.
– Fais vite", dit Galaad.
L'écuyer rentre au château ; bientôt en sortent sept chevaliers, tous frères, qui crient à Galaad :
"Sire chevalier, gardez-vous, nous ne vous garantissons que la mort.
– Comment, dit-il, voulez-vous combattre tous avec moi en même temps ?
– Oui, disent-ils, telle est l'aventure et la coutume."

 
  Galaad les laisse venir la lance baissée et il frappe le premier si rudement qu'il le jette à terre et presque lui rompt le cou. Les autres le frappent tous ensemble sur l'écu. Mais il ne bouge pas de la selle, bien que la force des lances arrête en pleine course son cheval, manquant de peu de le renverser. Toutes les lances sont brisées. Galaad a de la sienne abattu trois chevaliers. Il brandit son épée et court sus aux autres, qui l'attaquent, et c'est une grande mêlée, pleine de périls, d'autant que ceux qui ont été abattus sont remontés à cheval et viennent grossir la troupe. Mais Galaad, le meilleur chevalier du monde, fait tant et si bien qu'il leur fait céder du terrain. Leur sang jaillit sous son épée à travers l'armure, et ils le voient si fort et si prompt qu'ils ne peuvent croire qu'il soit homme de cette terre. Ils s'effraient. N'est-il pas immuable et inlassable ? Il est bien vrai, comme le rapporte l'histoire du Saint-Graal, qu'on ne le vit jamais fatigué par travail de chevalerie.
La bataille dura jusqu'à midi. Les sept frères étaient de grande vaillance, mais quand il fut cette heure-là, ils se trouvèrent si fatigués et si mal traités qu'ils ne pouvaient plus se défendre. Et celui qui jamais ne sent la fatigue commence à les renverser de leurs chevaux. Ils comprennent qu'ils ne pourront plus tenir, ils s'enfuient. Lui, voyant cela, ne se lance pas à leur poursuite, mais s'approche du pont-levis, où un homme aux cheveux blancs, en costume de religieux, lui apporte les clefs de la demeure.
"Sire, dit-il, prenez ces clefs. Vous pouvez disposer de ce château et de ses habitants, car vous avez tant fait qu'il est vôtre."
[…]
 
  "Par le château des Pucelles, il faut entendre l’enfer. Les Pucelles sont les âmes pures qui y étaient à tort enfermées avant la Passion de Jésus-Christ. Quant aux sept chevaliers, ils sont les sept péchés capitaux qui régnaient alors sur le monde et y étouffaient toute justice. Mais le Père Éternel vit le mauvais cours de son œuvre, et il envoya son Fils sur terre pour délivrer les Pucelles, c'est-à-dire les âmes vertueuses. De même a-t-il envoyé Galaad, son chevalier élu, son sergent, délivrer les bonnes pucelles, celles qui sont pures comme le lys "
 
 

La Quête du Graal, vers 1230, traduction d’Albert Béguin et Yves Bonnefoy (Le Seuil, "Points", 1965, p. 99-100 et p. 93-4)