Du songe au roman
 
 

Maintes gens disent que dans les songes il n'y a que fables et mensonges. Cependant il en est tels qui ne nous trompent pas, et dont la vérité se manifeste après, j'en prends à témoin Macrobe qui ne tenait pas les songes pour des chimères, mais décrivit la vision survenue à Scipion. Que ceux qui jugent une telle croyance absurde et insensée me traitent de fou s'ils veulent : mon sentiment intime est que les rêves présagent aux hommes ce qu'il leur arrive de bon ou de mauvais, car beaucoup d'entre eux songent la nuit d'une manière obscure de choses qu'on observe clairement par la suite.
À la vingtième année de mon âge, à cette époque où l'amour réclame son tribut des jeunes gens, je m'étais couché une nuit comme à l'accoutumée, et je dormais profondément, lorsque je fis un songe très beau et qui me plut fort, mais dans ce songe, il n'y eut rien que les faits n'aient confirmé point par point. Je veux vous le raconter pour vous réjouir le cour : c'est Amour qui m'en prie et me l'ordonne. Et si quelqu'un me demande comment je veux que ce récit soit intitulé, je répondrai que c'est le Roman de la Rose qui renferme tout l'Art d'amour. La matière en est bonne et neuve. Que Dieu me fasse la grâce que celle-là l'agrée, à qui je le destine : c'est celle qui a tant de prix et qui est si digne d'être aimée qu'on doit l'appeler la Rose.

 
 

Guillaume de Lorris et Jean de Meun, Le Roman de la Rose, 1270, traduction d'André Mary (Gallimard, "Folio", 1984, p. 19-20)