L'histoire du jongleur
 
 

Je veux vous conter une nouvelle que j'ai entendu dire à un jongleur, dans la cour du roi le plus sage qui vécut jamais dans aucune religion, le roi de Castille, Alphonse, en qui étaient l'hospitalité et la générosité, l'intelligence, la valeur et la courtoisie, ainsi que l'art de la chevalerie. Il n'était ni oint ni consacré, mais couronné de mérite, de sagesse et de loyauté, de valeur et de prouesse. Le roi a fait s'assembler à sa cour maints chevaliers, maints jongleurs et maints puissants barons. Une fois la cour au complet, arriva la reine Éléonore. Jamais personne ne vit rien de son corps ; elle vint enveloppée dans un beau et élégant manteau, taillé dans un drap. de soie que l'on appelle cisclaton, vermeil avec un liséré d'argent et sur lequel était représenté un lion d'or. Elle s'incline devant le roi, puis s'assied à l'écart, à quelque distance de lui. Alors, sans bruit, arrive un jongleur devant le bon et noble monarque à qui il dit :
"Roi, empereur de mérite, je suis venu ici à vous et vous prie, s'il vous plaît, d'écouter et de prêter attention à mon propos."
Le roi répond :
"Celui qui dorénavant parlera, jusqu'à ce que celui-ci ait achevé de dire tout ce qu'il désire, a perdu mon amitié."
Le jongleur avisé dit alors :
"Noble roi orné de mérite, je suis venu à vous de ma demeure pour vous rapporter et vous raconter une aventure arrivée là-bas, dans la contrée d'où je viens, à un vassal aragonais. Vous le connaissez bien : il s'appelle Alphonse de Barbastre. Écoutez, sire, quel grand malheur lui advint à cause de sa jalousie.
[...]
– Jongleur, je tiens cette nouvelle pour bonne, agréable et charmante, ainsi que toi qui me l'a rapportée. Je vais t'en faire donner des gages tels que tu verras que la nouvelle m'agrée vraiment. Je veux qu'entre nous on l'appelle toujours le Jaloux puni.
Lorsque le roi eut achevé son propos, il n'y eut pas dans la cour baron, chevalier, damoiseau et demoiselle, ni l'une ni l'autre, ni celui-ci ni celle-là, qui ne se réjouît de la nouvelle et n'en louât l'excellence, ni personne qui ne fût désireux d'apprendre le Jaloux puni.

 
 

"Le jaloux puni", Nouvelles occitanes du Moyen Âge, XIIIe siècle, traduction de Jean-Charles Huchet (GF-Flammarion, 1992, p. 225-227 et p. 249)