Les sources du récit
 
 

Il me dit, dans son doux langage, de prendre modèle sur un livre, qu'il me donna : il l'avait fait écrire pour savoir exactement qui bâtit le noble château de Lusignan, ainsi que la ville, car c'est une prodigieuse forteresse. Je lui répondis alors :
– Je ne demande, monseigneur, qu'à obéir à vos ordres !
– Ne vous pressez pas ! répondit-il : vous avez tout le temps nécessaire devant vous. Le château a été construit par une fée, comme on le raconte partout, et je descends de cette fée, moi et tout le lignage de Parthenay, n'en doutez pas ! Elle se nommait Mélusine, et c'est d'elle que nous viennent nos armoiries. Nous aimons évoquer son souvenir. Et afin d'en conserver la mémoire, vous mettrez en vers cette histoire. Je tiens à ce qu'on la mette en vers : on pourra plus vite l'entendre réciter.
– Monseigneur, dis-je alors, je m'y accorde, je suis tout prêt à obéir à vos ordres. Je ferai tout mon possible, mais je ne veux pas en récolter la louange, si louange il y a, car l'histoire a déjà été traduite en français et mise en vers, à ce que l'on dit : ce serait donc pour moi une honte que de me vanter d'une œuvre qui a déjà été écrite. Mais je ferai tout mon possible, si Dieu le veut, pour lui donner une forme qui vous plaira mieux, si j'y parviens, puisque vous n'aimez pas l'autre et que vous souhaitez me voir suivre les livres qu'on a trouvés et dont l'histoire est reconnue authentique. D'ailleurs, pour abréger mon discours, on a trouvé, dans la tour de Maubergeon, deux beaux livres en latin, à l'authenticité reconnue, qu'on a fait traduire en français. Et puis cinq ou six mois plus tard, cette même histoire a été confirmée par le comte de Salisbury, qui possédait un livre sur le magnifique et puissant château de Lusignan. Ce livre contait exactement le même récit que les deux précédents. Quant à votre livre, il est issu des trois autres, c'est ce que l'on raconte. Et si je le sais, c'est que je l'ai déjà vu. J'appliquerai donc tout mon talent à le mettre en bonne forme, et que le doux Jésus-Christ me permette d'écrire un bel ouvrage.

 
 

Coudrette, Le Roman de Mélusine, début du XVe siècle, traduction de Laurence Harf-Lancner (GF-Flammarion, 1993, p. 40-41)