À tout jamais restera en mémoire
 
 

Le vilain dit dans son proverbe :
chose que l'on dédaigne
vaut bien mieux qu'on ne le croit.
Aussi faut-il approuver celui qui s'applique
à faire œuvre sage, quelle que soit son intelligence
car qui néglige cette tâche
risque fort de passer sous silence chose
qui plus tard viendrait à beaucoup plaire.
C'est pourquoi Chrétien de Troyes affirme
que tout homme, s'il veut être raisonnable,
doit à tout moment penser et s'appliquer
à bien dire et à bien enseigner ;
et il tire d'un conte d'aventure
une fort belle composition :
par elle, on a la preuve et la certitude
que n'est pas sage
qui ne diffuse pas sa science,
autant que Dieu lui en donne la grâce.
Ce conte est celui d'Érec, le fils de Lac :
devant rois et devant comtes
il est souvent corrompu et réduit à l'état de fragments
par ceux qui content pour gagner leur vie.
Maintenant, je peux commencer l'histoire
qui à tout jamais restera en mémoire
autant que durera la chrétienté.
Voilà de quoi Chrétien s'est vanté.

 
 

Chrétien de Troyes, Érec et Énide, vers 1170, traduction de Jean-Marie Fritz (Livre de poche, "Lettres gothiques", 1992, p. 29)