À la dame de Champagne
 
 

Puisque ma dame de Champagne veut que j'entreprenne un roman, je l'entreprendrai volontiers comme le peut faire un homme qui est sien tout entier pour tout ce que je puis faire au monde. Je le dis sans y mettre nul grain d'encens, mais j'en connais bien d'autres qui voudraient en célébrer grande louange et diraient assurément que cette dame surpasse toutes les autres comme le zéphyr qui vente en avril ou mars emporte sur tous les autres vents.
Non, par ma foi, je ne suis pas celui qui veut faire ainsi louange de sa dame ! Dirai-je donc alors : "Autant vaut un diamant de cabochons et de sardoines, autant la reine vaut de comtesses ?" Non vraiment je n'en dirai rien et en maugré de moi, car cela est bien vrai pourtant. Mais je dirai qu'en cet ouvrage œuvrent bien mieux ses commandements que mon talent et que ma peine. Chrétien commence donc à rimer son livre du Chevalier à la charrette. La comtesse lui en donne la matière et le sens et il s'entremet de penser, n'y dépensant guère que son travail et son attention.

 
 

Chrétien de Troyes, Le Chevalier à la charrette, vers 1180, traduction de Jean-Pierre Foucher (Gallimard, "Folio", 1970, p. 154)