Au seuil des temps nouveaux

 

"La chimie des ingrédients qui composent le génie original d’un grand artiste restera dans nos laborieuses reconstructions d’historiens, toujours mystérieuse, toujours insaisissable."
(Charles Sterling)

 

À l’époque où la peinture, encouragée fortement par le mécénat, cesse d’être un artisanat pour être revendiquée par les artistes comme un art savant, Fouquet renouvelle de manière décisive la tradition française de l’enluminure, faisant de chaque miniature un véritable petit tableau d’une étonnante densité. Il participe avec les peintres flamands, ses premiers maîtres, à l’émergence du réalisme qui restitue la présence du monde, l’éblouissement des matières, la singularité des visages, la lumineuse profondeur des paysages. Son voyage à Rome est l’occasion d’une rencontre émerveillée avec la peinture italienne : il en gardera le goût des constructions rigoureuses qu’il ne cessera d’aménager avec une liberté souveraine, subordonnant ses choix aux nécessités de sa représentation et affirmant au travers d’elle un art à la française fait de mesure et d’équilibre entre monumentalité et réalisme, entre composition et naturel. S’il participe encore largement par sa manière et par ses thèmes de l’univers du Moyen Âge, il annonce déjà les premiers souffles de la Renaissance.
Son œuvre, aujourd’hui très réduit, s’avère d’une inépuisable diversité ; il rassemble tableaux, dessins, émaux et manuscrits qui témoignent chacun à leur manière de la puissance et de l’originalité profonde du maître de Tours.

    Entre Flandres et Italie
   

Œuvre complexe, dans laquelle sont subtilement amalgamés des éléments issus de différentes traditions picturales, La Vierge et l’Enfant entourés d’anges porte à la fois la trace des influences italiennes et des procédés illusionnistes des peintres flamands les plus novateurs.

  Un art du détail inutile

Autre motif emprunté par Fouquet aux primitifs flamands : dans la miniature illustrant le règne de Louis X le Hutin, un petit homme vu de dos, accoudé dans l’embrasure d’un créneau, guide notre regard vers l’épisode décrit à l’arrière-plan. C’est à Van Eyck que revient le mérite de cette trouvaille d’un personnage relayant en quelque sorte l’œil du spectateur au sein même de l’image, comme si, par ce détail inutile à la narration, l’artiste voulait nous faire sentir que l’intérêt de son œuvre est ailleurs.

  Mariant perspectives aérienne et géométrique
 

Dans une autre illustration des Grandes Chroniques de France, Fouquet inverse le point de vue et montre le même homme de face, totalement indifférent à la cérémonie du couronnement de Louis VI le Gros se déroulant juste derrière lui, absorbé qu’il est dans la contemplation des reflets dessinés sur l’eau par une douce lumière vespérale. Cette miniature dénote aussi une grande maîtrise de la perspective aérienne, des effets atmosphériques et des reflets. On peut y voir également l’utilisation du procédé eyckien de petites lignes blanches parallèles permettant d’accentuer la qualité du réfléchissement de l’eau, ainsi que l’usage d’une perspective plus géométrique appliquée sur le bloc architectural de la muraille et des tours, procédé florentin par excellence.