Copistes, enlumineurs et mécènes

À partir de la seconde moitié du XIIe siècle, l’essor des villes et des universités entraîne la mise en place de nouvelles structures de production du livre qui se développent sous le contrôle étroit des autorités universitaires : une organisation du travail partage entre de nombreux scribes les différents cahiers du modèle, l’exemplar, pour en assurer plus rapidement la copie. Autour d’un nouveau personnage, le libraire, gravitent parcheminiers, copistes, enlumineurs et relieurs. Désormais laïques, les métiers du livre connaissent à partir du XIVe siècle un remarquable épanouissement lié à l’essor du mécénat princier. Les rois, imités par l’aristocratie, encouragent auteurs et traducteurs en distribuant pensions et récompenses et passent commande de manuscrits somptueux.
L’enlumineur est guidé dans son travail par un programme iconographique qui lui est signifié sous forme d’indications écrites ou d’esquisses à la mine de plomb, destinées à être effacées avant la remise de l’ouvrage au destinataire. Celles qui ont échappé au grattoir du libraire constituent un témoignage précieux pour la connaissance des méthodes de fabrication du livre au Moyen Âge. Les très grands artistes échappent à l’empire des modèles et procèdent à une libre relecture des textes.

    Un enlumineur au travail
 

Cette miniature placée en tête du Mare historiarum montre un puissant patron visitant dans son atelier un copiste-enlumineur au travail. Ce patron n’est autre que le chancelier Guillaume Jouvenel des Ursins, revêtu ici des attributs de sa fonction. L’enlumineur au travail est sûrement un employé à son service, puisqu’il porte sur les manches de son habit les emblèmes du chancelier ; il n’en reste pas moins assis malgré l’importance de ses visiteurs, suggérant dans sa posture la dignité de sa fonction d’enlumineur et inscrivant par cet autoportrait sa signature en image.

    Un art du détail

Sur les manches du pourpoint, l’initiale "j" répétée est le chiffre de la famille Jouvenel des Ursins. Le copiste-enlumineur travaille sur une feuille non encore reliée sur laquelle il copie à l’encre noire, avec un calame, le texte du modèle, en s’appuyant sur le cadre défini par la réglure, qui apparaît ici à l’encre rouge. Sur l’exemplar, ou modèle, est posé ce qui semble être un petit canif, ou "canivet", servant à tailler les plumes et à gratter les erreurs.
Le galemart, ou boîte à calame, et l'encrier avec leur cordonnet rouge peuvent aussi être portés à la ceinture en cas de voyage.
Une petite boîte conservant du sable permet de sécher l’encre.
Sur le banc élevé qui sert de table, tous les éléments du copiste sont rassemblés.

 
      
   

La deuxième table contient tous les instruments de l’enlumineur.
Trois plumes servent à l’écriture des rubriques (écrites à l’encre rouge, les rubriques font apparaître les subdivisions de l’œuvre).
Deux flacons contiennent de l'eau ou du liant (blanc d’œuf, cire, miel ou colle de poisson, etc.). Les couleurs sont déposées dans des coquilles d’huître aux formes irrégulières. Les pigments sont souvent difficiles à obtenir, ils peuvent être d’origine végétale, minérale ou animale. Le bleu outremer est obtenu à partir de lapis-lazuli importé d’Afghanistan et particulièrement onéreux.

 
   

Sur l’étagère, le nombre important de livres posés à plat laisse supposer que l’enlumineur, qui travaille sans doute dans la demeure de son commanditaire (ce que suggèrent la nuit, le paysage campagnard et la fenêtre à meneau), est peut-être dans sa bibliothèque. La lettre est ornée aux rinceaux d’acanthe stylisés. Le texte qui suit est une table des matières (son usage se fait jour à partir du XIVe siècle). La présence d’une miniature en tête d’une table des matières, assez rare, indique un ouvrage de grand luxe.