Un nouvel art du visage

 

"Je ferai l’éloge des visages peints qui donnent l’impression de sortir des tableaux comme s’ils étaient sculptés."
(L. B. Alberti, De pictura)


 

C’est un temps nouveau que le temps de Fouquet. Pendant que le paysage se fait de plus en plus naturaliste, le portrait, lui, s’humanise. De stéréotype figé, simplement défini par une condition sociale, il devient expression particulière de l’individu dans sa singularité profonde. Il s’autonomise par rapport à l’image de dévotion dont la peinture byzantine avait fixé les codes. Répondant aux attentes de ces "hommes nouveaux" qui apparaissent au début du XVe siècle, grands bourgeois fraîchement anoblis ou hauts dignitaires de l’État, peintres du Nord et peintres du Sud cherchent à saisir l’identité profonde des êtres, mais ils s’y efforcent par des chemins différents : les uns en s’attachant passionnément au détail réaliste, les autres en privilégiant la rigueur de la composition. La vibrante originalité de Fouquet tient à l’étrange alliance qu’il réalise entre peintres du Nord et peintres du Sud. À la manière flamande, il saisit les visages de trois quarts pour en faire saillir les aspérités particulières. Renonçant au profil de médaille à l'italienne, il découpe la silhouette humaine jusqu’à mi-corps, laissant les mains suggérer, peut-être, ce que le visage ne dit pas. À la manière italienne, il s’attache à la définition d’un espace où rien n’est laissé au hasard, où tout est soumis de manière significative à une ardente géométrisation. De leur synthèse aventureuse naît un art à la française dont la puissance plastique n’a d’égale qu’une force de suggestion faite d’ampleur autant que de légèreté.

    Roi désenchanté…
 

Avec quel réalisme est traité le visage du roi (1403-1461), dont l’âme inquiète et désenchantée se lit à travers l’ennui profond des yeux plongés dans la contemplation du vide, dans les plis amers de la bouche dont la mollesse effraie ! Et pourtant, quelle majestueuse impression de puissance se dégage de sa posture et de l’ampleur monumentale de son pourpoint, sans que soit évoqué aucun des insignes traditionnels de la royauté ! C’est par l’aspect hiératique de la pose, par le drapé du vêtement, par la religieuse sobriété du décor et par la rigueur d’une ardente géométrisation des formes qu’est rendue la dignité royale.

    … ou haut dignitaire
 

Véritable "incunable du pastel" (selon l’avis de Friedländer), le dessin préparatoire à un grand tableau du chancelier Guillaume Jouvenel des Ursins (1401-1472) est construit davantage par la couleur que par un tracé linéaire. Avec une étonnante économie de moyens, il suggère l’assurance tranquille teintée de bonhomie du plus haut dignitaire de l’État.