L'écriture latine

 

L'alphabet latin, commun à presque tous les pays occidentaux, est né en Italie aux alentours du VIsiècle av. J.-C. C'est ce dont témoignent les plus anciens documents retrouvés à ce jour, la lapis Niger, une stèle en tuf du forum romain, et une épingle en or, la fibula praenestina. À cette époque, le sens de l'écriture n'est pas encore fixé. On trouve des inscriptions écrites de droite à gauche (c'est le cas de la fibule) ou de gauche à droite, ou encore en boustrophédon, alternant une ligne vers la droite et une ligne vers la gauche. La graphie très simple des premières capitales romaines (traits sans pleins ni déliés et sans empattements) dévoile clairement les origines de cet alphabet : un métissage d'écritures sémite (le phénicien), grecque et étrusque. À ses débuts, il est composé de dix-neuf lettres. L'évolution de la langue, les échanges avec les autres peuples introduiront peu à peu les lettres G, J, U, W, X, Y et Z, portant le nombre de lettres à vingt-six.

  L'évolution des styles de l'écriture latine

À partir de la capitale romaine, les différentes graphies latines se déploient au cours des siècles avec des affectations dictées par l'usage.
Rome prend son essor. Dans son sillon, la société se construit avec ses relations commerciales et diplomatiques, une organisation politique, sociale, administrative, une armée puissante, un art florissant. C'est dans ce contexte que l'écriture développe ses diverses facettes.
Dans les manuscrits, par exemple, on découvre deux sortes de capitales, la capitalis rustica (Ier siècle av. J.-C.) et la capitalis quadrata (IVsiècle). La première se caractérise par la liberté et l'élan du trait. La seconde, de forme carrée, traduit un geste appliqué. Ces deux capitales ne se cantonnent pas à la transcription d'œuvres poétiques ou littéraires comme celle de Virgile. On les trouve aussi peintes sur les murs (à Pompéi, 79 apr. J.-C.) pour déclamer les mérites d'un citoyen, ciselées dans le bronze (Table claudienne, 48 apr. J.-C.) pour immortaliser un discours, ou encore gravées dans la pierre au côté de la capitalis monumentalis, capitale lapidaire avec empattements, pleins et déliés (Ier siècle av. J.-C.).
Chaque style d'écriture effectue plusieurs voyages, d'une technique à une autre, d'une matière vers une autre. Née de la pierre, la capitale d'inscription va se métamorphoser par exemple sur le papyrus, prendre de nouvelles allures et s'appeler rustique. Ce qui ne l'empêchera pas de faire le chemin du retour et de se réincarner dans la pierre.
Dans la vie quotidienne, l'écriture est d'usage courant dans les lettres, les quittances, les graffitis, les diplômes, les contrats de vente. Sa forme s'adapte, les angles de la capitale s'arrondissent, les traits se simplifient, certains mêmes disparaissent ; des liaisons s'établissent entre les lettres, les ligatures ; les hauteurs des lettres sont inégales. Cette écriture vulgaire (de vulgus, "multitude"), nommée cursive romaine, prend deux formes : la plus ancienne (IIe siècle av. J.-C.) est encore une capitale ; la plus tardive donne corps à une nouvelle structure de lettre, la minuscule (IIIsiècle).
Une nouvelle forme apparaît dans la famille des capitales avec l'onciale (IIIe siècle), dans laquelle on reconnaît l'héritage de la capitale carrée et l'influence de la cursive (apparition d'ascendantes et de descendantes, formes particulières des lettres A, D, E, H, M et V). Au fil des pages des codex, elle promène sa rondeur caractéristique, notamment dans les textes de la chrétienté naissante.

  L'explosion des écritures nationales

Née de l'ondulation spontanée de la main, la minuscule romaine, quant à elle, marque l'avenir de l'écriture latine en lui assurant une nombreuse descendance. Elle se répand dans tout l'empire et, une fois adoptée, se mâtine de couleur locale. On parle alors d'écritures nationales qui émergent au Vsiècle, après le déclin de Rome : écriture italienne, mérovingienne, wisigothique. À cette diversité s'ajoutent encore les écritures curiales qui prospèrent au sein des chancelleries et enfin la semi-onciale. Quoique le nom puisse porter à confusion, la semi-onciale n'est pas la demi-sœur de l'onciale !
Au Vsiècle, cette écriture livresque pénètre en Irlande avec saint Patrick et ses missionnaires. Rebaptisée "écriture insulaire", elle regroupe sous une forme nouvelle la semi-onciale irlandaise et anglo-saxonne aux formes arrondies pour les ouvrages luxueux, et la minuscule irlandaise et anglo-saxonne, plus pointue, pour un usage courant. Des évangéliaires somptueux naissent sous la plume des scribes (Lindisfarne Gospels, VIIsiècle ; Book of Kells, VIIIe-IXsiècle). On y remarque une nouvelle facture de lettres capitales (employées pour les titres) inspirées des runes (écriture utilisée en Scandinavie). Les écritures insulaires suivent la vague de moines "Scotti" entraînée par saint Colomban (VIIe-VIIIsiècle) qui émigrent sur le continent pour y fonder des abbayes (Luxeuil, Saint-Gall, Bobbio...).

  L'unification de la graphie : la minuscule caroline
 

L'Empire romain avait laissé derrière lui plusieurs types d'écritures : l'onciale, la semi-onciale, la minuscule. C'est à partir de ce "matériel" que les scriptoria bénédictins travaillent, intégrant au style local des emprunts, comme ceux qu'ils font aux Scotti. En 771, lorsque Charles le Grand prend la tête du royaume franc, il existe déjà des formes d'écritures livresques au tracé lisible et régulier, comme par exemple à Corbie. Pour asseoir son règne, Charlemagne accomplit un ensemble de réformes, dont celle de l'écriture. Les textes profanes de l'Antiquité, sacrés ou liturgiques, sont désormais copiés en caroline. Aujourd'hui encore, nous bénéficions de l'influence de cette "normalisation" dans la structure de nos minuscules.
À l'exception de quelques écritures comme la bénéventaine en Italie et la wisigothique en Espagne, qui résisteront à l'imprégnation carolingienne, la minuscule caroline va prendre ses aises partout ailleurs et ce jusqu'aux XIe-XIIsiècles.

  Les écritures gothiques
 

C'est probablement du royaume anglo-normand que viennent les prémices du style gothique. Encore une fois, les apports des maîtres anglo-saxons semblent déterminants dans cette évolution. Peu à peu, la caroline se redresse et s'étire vers le ciel. Avec la gothique, on peut vraiment parler de majuscules, alors qu'auparavant les lettres des titres étaient surtout des capitales empruntées à des écritures antérieures.
Le développement de la société médiévale autorise parallèlement l'émergence, au XIIsiècle, d'une écriture cursive qui devient la cursive gothique. On la trouve dans toutes sortes de documents et actes écrits de la vie quotidienne. Son essor est favorisé par l'apparition du métier de maître d'écriture et la création d'ateliers laïques. Le livre devient alors une marchandise qui se vend dans les foires.

Parmi toutes les écritures gothiques, les plus célèbres sont la textura, la bâtarde, certaines écritures cursives, notamment celles des chancelleries qui aboutiront au XVsiècle à une forme stylisée, la fraktur, et la rotunda, une cousine latine beaucoup plus arrondie utilisée en Italie et en Espagne.
Les humanistes, eux, cherchent une écriture plus lisible : Poggio Bracciolini propose au début du XVe siècle la littera antiqua, un compromis entre la rotunda et la caroline. Dans le même temps apparaît une nouvelle cursive : la "cursive humanistique", ancêtre de l'italique, un mariage heureux entre la minuscule humanistique et la cursive gothique italienne, tandis que les chancelleries papales élaborent une forme particulièrement élégante, la cancelaresca (ou chancelière).

  L'arrivée de l'imprimerie

Jusqu'à la Renaissance, le livre est le grand véhicule de l'écriture. L'imprimerie prend progressivement le relais, et le manuscrit devient peu à peu un objet d'art. C'est alors qu'apparaissent de grands maîtres qui signent des livres théoriques et pratiques sur "l'art de la belle écriture". Les circonvolutions de l'écriture vont suivre leur cours, ponctué de noms comme Arrighi, Palatino, Tagliente Yciar, Lucas, Mercator...
Au XVe siècle, l'écriture est tracée majoritairement à la plume à bout carré. À cette époque, en France, on emploie une cursive de style gothique appelée "lettre de civilité", ainsi que la financière.
Au XVIIe siècle, l'utilisation de plumes de plus en plus pointues apporte des modifications dans la silhouette : les traits sont plus fins, les angles plus arrondis, les arabesques naissantes dans la cancelaresca dansent comme des rubans sur le papier (Van de Velde, Periccioli, Barbedor...). Durant cette période, de nouvelles écritures apparaissent : la ronde, la bâtarde, la coulée.
Enfin, au XVIIIe siècle, un nouveau style émerge à partir de la bâtarde italienne, plus "facile à tracer", plus "rapide à écrire" : l'anglaise. Elle doit son nom d'une part aux maîtres anglais (Bickham, Champion...) qui ont largement contribué à sa maturation, mais aussi à la puissance économique britannique qui diffuse cette écriture commerciale et utilitaire.
Jusqu'au XXe siècle, l'anglaise a servi de base à l'écriture scolaire. Mais aujourd'hui, la structure des lettres est en pleine transformation. Les tags nous proposent une capitale métamorphosée, l'école réclame de nouveaux modèles, la calligraphie se développe. Serions-nous à l'aube de nouvelles créations ?