Un ordre remis en cause

Les difficultés politiques se doublent d’une profonde crise économique qui se traduit par des bouleversements monétaires, un effondrement des prix agricoles sur le long terme, des terres abandonnées ou dévastées. La guerre, la famine et la peste précipitent la mutation des structures économiques et sociales : les campagnes connaissent un important exode rural, mais les villes, en proie à une forte mortalité, voient quand même leur population stagner et même décroître.

    La crise économique
 

L’embellie qui avait marqué le tout début du XVsiècle s’achève avec le retour des épidémies. Des résurgences de la peste, qui sévit depuis 1348 partout en Europe, et diverses maladies contagieuses déciment les populations. Dans le nord du royaume, cette crise culmine avec les intempéries des années 1438-1440, qui ravagent les terres cultivées, générant de graves pénuries. Peste et famine sont deux fléaux étroitement liés. La sous-alimentation constitue un terrain favorable à l’épidémie et en stimule la propagation : les paysans touchés par la peste abandonnent leur terre, provoquant ainsi une chute de la production agricole qui compromet la subsistance des populations. Les chroniqueurs en témoignent quand ils décrivent, tel Enguerrand de Monstrelet, une "famine universelle" qui "commença derechief estre si tres grande et si destreçeuse que c’estoit moult piteuse chose de veoir les povres gens morir en grand multitude".

    La crise démographique
   

Il est difficile de donner des chiffres pour mesurer les conséquences démographiques de ces phénomènes, mais on peut raisonnablement penser que, depuis le XIVe siècle, les campagnes ont perdu près de la moitié de leur population. Les villes ont subi un sort semblable, malgré l’afflux d’immigrants qui espèrent trouver davantage de sécurité et d’activités. Paris, qui comptait environ 200 000 habitants vers 1328, n’en compte plus que 100 000 vers 1430. Nombreux sont les témoignages de maisons abandonnées ou délabrées.

    La crise psychologique


 

Ces secousses ne vont pas sans conséquences psychologiques. La Danse macabre est représentée pour la première fois à Paris au cimetière des Saints-Innocents en 1424, marquant cette omniprésence de la mort et, de façon générale, du macabre. Les représentations macabres ne sont pas alors entièrement nouvelles, comme l’indique la vulgarisation du Dit des trois morts et des trois vifs dès la seconde moitié du XIIIe siècle. Trois jeunes nobles rencontrent sur la route trois morts et un dialogue s’engage ; le premier damoiseau dit sa peur, le second exprime sa volonté de s’amender, le troisième se confie au jugement de Dieu. Puis les trois squelettes parlent : le premier invite les damoiseaux à négliger le luxe du monde, le second dit "Vous serez ce que nous sommes" et le troisième, qui était chef de lignage, montre comme il est maintenant hideux et nu. Cet épisode à vocation morale était surtout destiné à l’aristocratie. Il connut un grand succès jusqu’à la fin du Moyen Âge, et un assistant de Jean Fouquet s’en inspire encore au XVsiècle. Il en est de même de la mort représentée sous la forme de la faucheuse qui détruit également tous les états de la société, du pape au roi en passant par l’empereur, ou encore de la figuration des transis. Ces scènes macabres, véhiculées par les récits, par l’art et par la prédication, sont ensuite, vers 1480, vulgarisées par l’imprimerie, en particulier pour illustrer les artes moriendi ou manières de bien mourir, car, plus que la peur de la mort ou l’idée que la mort frappe de façon égale toutes la catégories sociales, elles illustrent la nécessité pour le lecteur ou le spectateur de bien s’y préparer.
Les chroniqueurs se font aussi l’écho d’une opinion fortement perturbée par la perte de ses repères culturels. Parce que la mort fauche de façon répétée et indifférente les jeunes ou les vieux, les riches ou les pauvres, il semble que les échanges normaux entre les générations ou entre les groupes sociaux soient remis en cause. La société n’obéit plus aux principes naturels qui auraient commandé que le fils enterre le père.

Les volontés de réforme
   

Dans une société fortement hiérarchisée, cette éclipse des valeurs brouille la lisibilité de l’ordre social et de l’ordre naturel. Des volontés de réforme se muent en insurrections, comme en témoigne le mouvement des Cabochiens en 1413. Cette faction populaire du parti bourguignon, ainsi nommée d’après son chef Simon Caboche, ancien écorcheur de bêtes, répand la terreur dans Paris et impose sa domination. Le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, incite le roi à réunir à Paris les états de langue d’oïl, qui promulguent l’ordonnance dite cabochienne, le texte le plus achevé qu’ait jamais produit le programme de réformes depuis le règne de Saint Louis. Toutes les institutions royales sont énumérées et, du même coup, reconnues. Réformer revient en fait à construire l’État. Mais les réformateurs sont vite dépassés par la rue. La bourgeoisie parisienne, conduite par Jean Jouvenel, garde de la prévôté des marchands, prend peur et passe aux Armagnacs qui, sous la conduite de Bernard d’Armagnac, reviennent en force. Les cabochiens sont dispersés et l’ordonnance cabochienne, solennellement déchirée le 5 septembre 1413, n’est jamais appliquée.

    Le reflux des idées démocratiques
 

Vers 1420, les idées démocratiques semblent avoir atteint leur paroxysme, même si elles restent largement le fait des privilégiés. Le pouvoir pontifical est lui aussi fortement critiqué.
Depuis la fin du XIVe siècle, l’Église est déchirée par le Grand Schisme qui voit s’opposer papes et anti-papes, tandis que prennent forme des Églises nationales qui se veulent autonomes (l’Église gallicane en France). Les tensions sont à leur comble au concile de Constance (1414-1418) qui parvient cependant à mettre fin au schisme par l’élection d’un pape unique, Martin V. Rome redevient la capitale de la chrétienté. La crise paraît résolue et conforte la position de ceux qui placent le concile au-dessus du pape. Les pères conciliaires entendent contrôler l’exercice du pouvoir pontifical et décident de se réunir de façon fixe (Décret frequens) pour gouverner l’Église aux côtés du pape. Mais ce dernier ne tarde pas à contester cette tutelle imposée au Saint-Siège. Le schisme s’achève par une victoire de la papauté et l’échec de la tentative de démocratie conciliaire dans l’Église. Le concile général ne devient pas une institution permanente de l’Église. La contestation des évêques a en réalité favorisé le retour en force du prince de l’Église, qui parvient à faire prévaloir son autorité. Il en a été de même dans l’État : en même temps que la réforme politique conteste les institutions, elle les purifie et les conforte. Le reflux des idées démocratiques suit de près leur paroxysme et, dès les années 1430-1440 s’affirme la victoire d’une tête unique, qu’il s’agisse du prince ou du pape.