Nature du pouvoir royal

Le portrait que donne Jean Fouquet de Charles VII permet de saisir ici sa personnalité plus que la magnificence de son pouvoir. Le roi semble agir en observateur et rester en retrait du monde. Il hait la foule et s'éloigne le plus possible de la capitale du royaume, Paris, pour s'enfermer dans ses résidences du Val de Loire. Mais Charles VII n’est pas un roi faible ou velléitaire, même si pendant la première partie de son règne il a pu douter de sa légitimité et subir l’influence de son entourage. Il n’est pas non plus un monarque absolu et on peut douter qu’il ait voulu exercer le monopole du pouvoir dans tous les domaines.

    Un pouvoir partagé

 

Le roi apporte de faibles restrictions à l'exercice de la violence, sous la forme du port d'armes, de la rixe ou de la vengeance, peut-être en raison de la sous-administration de la justice, mais aussi parce que lui et sa cour continuent à louer les beaux faits, surtout ceux des nobles et des chevaliers, et à permettre la vengeance quand elle vient réparer un honneur blessé. Le roi doit aussi partager une partie de son pouvoir. À ses côtés subsistent des princes de sang, qui sont devenus des chefs de principautés importantes où se sont développées des institutions comparables à celles du royaume : Chancellerie, Parlement, Chambre des comptes. Le duc de Bretagne ou le duc de Bourgogne prétendent agir "par la grâce de Dieu" et il est possible que Philippe le Bon (1419-1467), puis Charles le Téméraire (1467-1477) aient entretenu le rêve de construire un royaume sinon d’accéder au titre impérial. Ces cours sont aussi des lieux où le pouvoir et la majesté princière sont célébrés par une solide propagande, fondée en particulier sur le développement d’un passé mythique et la célébration des vertus chevaleresques. Ces princes sont rapidement prêts à se soulever, comme le montrent la Praguerie ou la guerre du Bien public, puis, en 1485, la Guerre folle. Mais ces coalitions sont mises en échec par la désaffection d’une partie de la noblesse du royaume, plus modeste, qui choisit de rester fidèle au roi et d’obéir à leur souverain plutôt qu’au prince dont ils sont les vassaux. La sujétion a éclipsé la vassalité traditionnelle et le roi peut s’affirmer comme le souverain absolu, seul maître de son royaume.

   

Ainsi, en 1469, Louis  XI crée un nouvel ordre de chevalerie français, l'ordre de Saint-Michel, qui semble s'apparenter aux autres ordres princiers, tel l'ordre bourguignon de la Toison d'or, fondé en 1429, et renouer avec la tradition royale ouverte par Jean le Bon. Celui-ci, en 1351-1352, dans le contexte de la guerre de Cent Ans, avait répondu à la compagnie de la Jarretière, l'ordre créé par Édouard III en 1348, en fondant l'ordre de l'Étoile. Mais, pour Louis XI, il s'agit moins de galvaniser l'élite de la chevalerie française que de créer une clientèle politique, qui ne soit pas exclusivement recrutée parmi les vassaux, et d'octroyer surtout une récompense, une sorte de privilège dont le roi est le dispensateur. Les grands se transforment en obligés.

    L’isolement du roi
 

Dans cette seconde partie du XVe siècle, la majesté du roi devient un leitmotiv politique. Porter atteinte au souverain est désormais considéré comme un crime de lèse-majesté et les princes rebelles sont l’objet de procès retentissants, voire de condamnations spectaculaires, en particulier sous le règne de Louis XI. Certains sont exécutés, comme le bâtard d’Albret en 1473, le duc d’Alençon en 1474, le comte de Saint-Pol en 1475 et Jacques d’Armagnac, duc de Nemours, en 1477. Ces accusations s’étendent aussi à ceux qu’on peut désormais appeler les favoris, qui sont soumis à la faveur ou à la disgrâce du prince. En 1468, Charles de Melun est condamné à mort pour sa participation à la ligue du Bien public et ses biens confisqués sont attribués à Antoine de Chabannes, le nouveau favori du moment. Il s’agit là d’un phénomène de cour qui révèle à la fois le bon plaisir du souverain, la puissance des coteries qui l’entourent et l’isolement certain qu’il subit. La cour tend à devenir un lieu clos où le souverain est de moins en moins accessible à ses sujets. Les requêtes qui lui sont adressées sont sévèrement codifiées et contrôlées, tandis qu’un petit nombre d’hommes seulement accèdent à sa personne. Le palais se transforme en une sorte de citadelle assiégée que fréquente seulement une aristocratie qui tire son prestige de son contact avec le roi. Cette cour est aussi le lieu des tendances religieuses les plus extrêmes, en particulier celles de l’observance, dont l’idéal réformateur pousse à contester les pratiques considérées comme profanes, chez les Franciscains – témoigne du renouveau franciscain le Saint François d'Assise de Jean Fouquet dans les Heures à l'usage d'Angers – et chez les Dominicains. Le blasphème, crime contre la majesté divine, devient l’affaire du roi et les ordonnances qu’il promulgue se situent dans le prolongement de celles qui avaient été édictées par Saint Louis. Les affaires de sorcellerie sont traitées avec un certain éclat, mais on est encore loin de la chasse aux sorcières qui caractérise le XVIe siècle. L’autorité religieuse ne réussit pas encore à imposer un contrôle social strict dans ces différents domaines.

Un pouvoir géographiquement étendu

 

L’isolement du roi est cependant loin d’être total, et il demeure proche de son peuple. Le déplacement de la royauté à Bourges, puis l’établissement de Charles VII et de Louis XI en Val de Loire ont des conséquences essentielles pour le devenir du royaume. Le roi peut étendre directement son pouvoir sur des zones géographiques et administratives qui lui échappaient en grande partie jusqu’alors. Le pouvoir capétien, traditionnellement situé au nord et en Normandie, s’est déplacé au centre de la France. Durant le fonctionnement du Parlement de Poitiers, soit de 1422 à 1436, le champ géographique des appels en justice s'est considérablement élargi. La Chancellerie connaît la même évolution, et elle a dû se dédoubler quand le pouvoir central a regagné la capitale du royaume en 1436. Bien que les lettres de grâce ou les faveurs suivent la personne du roi, la chancellerie parisienne continue à drainer un certain nombre de suppliques. La création des parlements de province a complété cette évolution. Loin d'affaiblir le pouvoir, ces nouvelles structures permettent le rapprochement des justiciables et des juges, des sujets et du pouvoir. Le roi lui-même ne dédaigne pas de sortir de son palais, soit pour marquer son entrée royale dans des villes nouvellement conquises ou traversées, par exemple à Rouen en 1449, soit pour pratiquer ses dévotions. Il peut alors magnifier son pouvoir par un contact direct avec le peuple. Il est très significatif que Louis XI ait pu choisir de célébrer son avènement en traversant les villes à dos d’âne, reprenant entièrement à son compte l’image du Christ-roi de la fête des Rameaux. Cet excès d’humilité est aussi l’expression d’un excès de majesté, mais d’une majesté fondée en Dieu. Le souverain profite de ces contacts directs avec le peuple pour gracier des hommes ou des femmes coupables de crimes terribles et en principe irrémissibles, tels ces trois larrons, récidivistes, menacés de la corde, qui arrêtent son cheval, le supplient et obtiennent la grâce. Ces coups d’éclat placent le pouvoir souverain dans la miséricorde divine et, à la fin du XVe siècle, défient le cours normal des institutions. Il est clair que le roi domine et que les idées démocratiques fondées sur le concept d’un royaume basé sur la conjonction de cellules politiques, tels les villes, les états, voire les métiers sont balayées et laissent place à une vision très hiérarchisée du corps politique.

    Un pouvoir participant de la foi
   

Le royaume n’est plus un corps constitué par une association d’individus juxtaposés, il est devenu une sorte de corps mystique vivant de sa tête, le roi. Le gouvernement de l’Église connaît au même moment, à partir de 1450, une évolution identique. Il est dominé par la pensée de Nicolas de Cues pour lequel le Christ, "fils du roi", permet d’accéder à la vérité qui est aussi la connaissance, le Logos ou le Verbe dont l’Église, en tant que corps mystique du Christ, assure à la fois l’enveloppement et le développement historique. Dans le domaine religieux comme dans le domaine politique, le thomisme revient alors en force, balayant du même coup les relents de nominalisme sur lesquels étaient fondées les contestations démocratiques.

  Ce renversement ne peut que favoriser le développement du pouvoir royal, car le roi, comme le pape, a pour mission d’assumer le Verbe. Il dispose d’un pouvoir révélé d’en haut et le sacre ne suffit plus à définir ce rapport privilégié avec Dieu. Le pouvoir royal n’est fort que parce qu’il participe désormais de la foi. Le royaume n’est alors rien d’autre que l’union des sujets dans la confession de Dieu. De ce fait, les sujets sont tenus à respecter certaines règles qui en font des bons sujets, selon les principes d’obéissance, de service, de suivi de comportements conformes au bon gouvernement (mariage, travail, paix) et ils y conservent une certaine autonomie qui est hiérarchiquement construite.
La lumière qui conduit le roi vient d’en haut. Elle va, comme dans le cas du diptyque de Melun peint par Fouquet, de l'individu à son intercesseur, puis de son intercesseur à la Vierge, elle-même représentée en reine des cieux. Que cette Vierge prenne les traits d'Agnès Sorel ne peut pas surprendre, car le corps de la femme aimée est l'apparence du divin qui la transcende et il contribue à tisser le lien entre le roi et Dieu. Au roi de dévoiler cette lumière et au peintre qui le célèbre de rendre, par son art, le lien privilégié que le pouvoir entretient avec la vérité.