La légende des origines

Quand faire commencer l'histoire de France ? Certains auteurs remontent jusqu'à la création du monde, tous les Français descendant d'Adam.

  L'épisode de Babel
 

À cette solution trop générale, d'autres préfèrent retenir la construction de la Tour de Babel comme point de départ. La langue française n'est-elle pas née de la colère de Dieu sous les murs de Babel : les hommes, mus par leur orgueil, avaient voulu construire une tour qui atteindrait le ciel pour rivaliser avec Dieu. Celui-ci les punit : ils se réveillèrent, parlant tous des langues différentes et non plus la langue originelle unique qu'on pensait être l'hébreu. Ne se comprenant plus, ils se dispersèrent et constituèrent différents peuples, chacun avec la langue que Dieu lui avait donnée. Et comme le mot langue était dans le français courant synonyme de nation, l'épisode de Babel fut souvent choisi comme point de départ de l'histoire de France.

  Des origines troyennes

 

Origine de toute les langues et de tous les peuples, Babel ne satisfaisait pas totalement ceux qui cherchaient à consolider une histoire nationale, aussi c'est une autre origine que retiennent les Grandes Chroniques. Entre le XIIe et le XVIe siècle, on se persuade en effet que la France est née sous les murs de Troie.
De la ville en flammes, incendiée par les Grecs, s'échappent Francion fils d'Hector et ses compagnons. Après une longue errance marquée de glorieuses batailles, il construit Sycambria sur le Danube puis Dispargum sur le Rhin. Ses descendants passent ensuite en Gaule. Ils s'appellent Francs en l'honneur de leur ancien chef et de l'exemption d'impôt qu'ils avaient obtenue de Rome. Paris, son lointain parent, prénommé comme le prince troyen qui avait ravi Hélène, construit alors sa capitale sur la Seine et la France est fondée. Cette solution avait l'avantage de faire de la France une nation aussi ancienne que l' empire romain fondé par un autre exilé troyen, Énée. La construction de Paris répondait à celle de Rome par Romulus. Au Moyen Âge, l'ancienneté est source d'un prestige qui mérite bien quelques accommodements avec l'histoire antique : si les historiens antiques ont cru que tous les fils d'Hector étaient morts à Troie et ont oublié de parler de Francion, c'est une simple erreur.
Aussi les origines troyennes des Francs furent-elles un mythe très largement accepté et le Moyen Âge ignora "nos ancêtres les Gaulois".

Quelle place accorder à l'histoire gauloise ?
   

L'histoire connue à l'époque reste l'histoire romaine qui dans la Guerre des Gaules présente les Gaulois comme le peuple vaincu. Une nation glorieuse ne peut descendre de vaincus, d'autant plus qu'à l'époque il paraît plus prestigieux de venir d'ailleurs et de conquérir sa terre à la pointe de l'épée que d'y être né. L'exilé, le chevalier errant est généralement préféré à l'indigène. Aussi le mythe troyen se maintint-il jusqu'à la fin du Moyen Âge. Et les rares esprits curieux, pour qui cette origine n'allait pas de soi, durent inventer des solutions alambiquées. Jean Lemaire de Belges, qui écrivit vers 1500 ses Illustrations de Gaule et singularités de Troie, pensa que les Gaulois issus de la terre du royaume de France étaient, à l'origine des temps, partis vers l'Orient sous la conduite de Brennus, y avaient fondé Troie d'où leurs descendants étaient revenus, conduits par Francion. Cette solution astucieuse récupérait l'histoire gauloise dans l'histoire de France et faisait couler le même sang dans les veines des deux peuples. En effet, la pensée médiévale avait peine à admettre qu'une nation puisse être née de plusieurs sangs, car tout mélange rend impur.


Ces légendes ne sont pas sans conséquences
   

À l'extérieur, la nation la plus ancienne a droit à l'hégémonie européenne et le royaume de France y prétend plus ou moins ouvertement à partir de 1250.
À l'intérieur, être Franc ou Gaulois ou les deux à la fois n'est pas neutre. À la solution de Lemaire de Belges, qui préserve l'unité du peuple, d'autres préfèrent celle qui consiste à dire que les Francs à leur entrée en Gaule, ont soumis ses habitants. Ainsi tous les nobles de France descendraient des Francs et le tiers état descendrait des Gaulois.
L'idée que la nation puisse être née d'un mélange de populations qui en fait sa richesse reste très marginale.