Charlemagne et les Carolingiens


Second dans la dynastie carolingienne, fils de Berthe et de Pépin, Charlemagne est présenté comme plus grand que la moyenne, l'empereur a l'œil perçant et la barbe blanche. Sévère, prudent, pieux et sage, il joint la supériorité morale à la supériorité physique. Les historiens ont valorisé trois facettes du souverain : le constructeur, le soldat de Dieu et l'empereur.
Parmi les sources historiques, il faudrait citer la Vita Karoli (ou Vie de Charlemagne) écrite vers 833 par Éginhard (v. 770-840), originaire de Franconie, responsable des bâtiments royaux et abbé laïc de plusieurs monastères. Ceci expliquera d'ailleurs la référence faite un peu plus loin à ce texte.

  Le constructeur
 

Charlemagne fut réellement un très généreux donateur envers les églises. La construction d'une capitale à Aix-la-Chapelle autour du palais et l'édification de la chapelle Palatine marquèrent ses contemporains. Ces réalisations architecturales, bien réelles, nourrirent de nombreuses légendes : c'est à proximité de sources romaines d'eau chaude découvertes en chassant que Charles éleva Aix-la-Chapelle. On prétend aussi qu'il y avait construit treize palais. Le sien, au centre, était couronné de l'aigle impériale : une grille magique y faisait voir les secrets du monde entier, une cloche permettait à tous les passants de demander justice. Autour, s'élevaient les palais des douze pairs. La chapelle Palatine était un lieu tout aussi extraordinaire. Des diables en avaient, malgré eux, transporté les colonnes antiques et Dieu l'avait agrandie la veille de sa dédicace, devant l'afflux du public. On lui attribua la construction d'une centaine d'églises ou de monastères dans toutes les régions d'Europe et de vingt-quatre cathédrales (une par lettre de l'alphabet de l'époque, de A, Aix à Z, Zurich). Il avait en outre enrichi ces institutions de nombreuses reliques et leur avait concédé abondance de [nombreux] privilèges. Dans l'imagination populaire, ce rôle de bâtisseur lui aurait assuré son salut quand à sa mort, tous les édifices qu'il avait élevés, avaient été jetés dans la balance de saint Michel.

  Le soldat de Dieu
 

Le constructeur est aussi un guerrier. La conquête permet d'ailleurs l'évangélisation et la construction d'églises, en terre nouvellement chrétienne. Parmi les nombreuses guerres entreprises par Charlemagne, tant contre ses vassaux que contre les Slaves et les Saxons, qu'en Italie, en Espagne ou en Orient, les historiens ne retinrent que l'expédition romaine, indispensable au couronnement impérial et les expéditions espagnoles et orientales où l'empereur apparaît comme un croisé. C'est saint Jacques, dans un rêve, qui prie Charlemagne de se rendre à son sanctuaire de Compostelle menacé par les Sarrasins. La protection de Dieu lui assure toutes les victoires durant sept ans.

 

Seul résiste Marsile, roi de Saragosse qui promet toutefois de se convertir plus tard. Au retour, quand l'armée royale repasse la montagne, les infidèles, grâce à la complicité de Ganelon, surprennent au col de Roncevaux l'arrière-garde commandée par Roland, neveu de Charles. Celui-ci refuse de sonner du cor pour appeler au secours et meurt en héros après avoir tenté de briser son épée, la fidèle Durandal, pour qu'elle ne tombe pas entre les mains des infidèles. Cette légende repose historiquement sur un combat livré en 778 contre des montagnards basques ; elle se termine par le châtiment des traîtres Ganelon et Marsile.
Affronter l'Islam andalou ne suffit bientôt plus à l'image de l'empereur croisé. La Vita Karo!i insistait sur les bons rapports que le Carolingien avait entretenus avec le patriarche de Constantinople et avec le calife. Ambassades et cadeaux avaient été échangés. L'empereur avait reçu les clés de l'église du Saint-Sépulcre et avait étendu sa protection sur les pèlerins. Pourtant , dès la fin du IXe siècle, on pensa qu'il avait désiré se rendre lui-même à Jérusalem. À la fin du Xe siècle, on affirme qu'il s'y rendit, toujours comme pèlerin, soucieux de dévotion et de reliques. Au XIIe siècle, Charlemagne devient un croisé qui conquiert la Terre Sainte et entre triomphant à Jérusalem et à Constantinople.
Toutes les guerres sont progressivement devenues des croisades. Dieu intervient sans cesse. Chaque victoire est annoncée par des prodiges. L'armée est conduite par un cerf (symbole du Christ) ou un oiseau miraculeux. Les lances des preux martyrs fleurissent…

L'empereur sacré



 

Le destin de ce guerrier architecte est de détenir, toujours au nom de Dieu, le pouvoir sur le monde , afin d'y faire régner justice et paix. À la Noël de l'an 800, le pape Léon, maltraité par les Romains et rétabli par le Carolingien, pose sur la tête de ce dernier la couronne impériale. Charles devient l'héritier de César et d' Auguste. L'empire romain dont la gloire était immense renaît. Cet événement fut l'objet de nombreux débats : les clercs considéraient que seuls les papes pouvaient faire les empereurs, ce qui n'était pas l'opinion des laïcs. Les Impériaux considéraient que l'empire appartenait de droit aux souverains germaniques qui avaient autorité sur tous les royaumes chrétiens. Les Français ne l'entendaient pas ainsi. Charlemagne était pour eux un roi de France qui, par ses conquêtes et l'approbation de l'Église, était devenu empereur, ce qui ne lui donnait sur la France strictement aucun droit nouveau. La représentation du couronnement de Charlemagne ne va donc pas de soi pour un miniaturiste. Quel rôle devait-il donner au pape et aux laïcs ? Comment représenter les insignes du couronnement, à l'impériale (globe et couronne fermée) ou à la française ? Les armoiries de Charlemagne devaient-elles mélanger les lys et les aigles ? Fouquet fait ici des choix qui ne sont pas ceux de tous les enlumineurs des Grandes Chroniques.

L'ancêtre encombrant
 

Des années 800 à 814, les historiens retiennent peu de choses. Charles continue son activité de guerrier et de protecteur des églises. Il légifère beaucoup. Soucieux de bon gouvernement, il encourage l'écrit, prônant une simplification et une unification de l'écriture qui se développa au siècle suivant (la minuscule caroline) et attire à Aix-la-Chapelle nombre de gens cultivés. Notker de Saint-Gall à la fin du IXe siècle, le décrit visitant les écoles, récompensant les bons élèves et punissant les mauvais. Un peu plus tard, il est même réputé avoir inventé l'école, qu'il encouragea réellement, et jusqu' à l'Université de Paris, née au début du XIIIe siècle, qui fixa au 28 janvier la fête de son patron et fondateur imaginaire, saint Charlemagne.
De nombreux présages (comètes et orages) annoncèrent la mort de l'empereur. Les cloches de toutes les églises se mirent à sonner. Charles fut enseveli dans la chapelle d'Aix, assis sur son trône, l'épée à la main, le visage tourné vers les Pyrénées. La tradition veut que son âme ait été sauvée malgré ses péchés, sur lesquels les historiens restent en général muets.
Personnage de légende, impossible à surpasser, empereur, dont la nationalité n'était pas claire, canonisé par un antipape, Charlemagne est un ancêtre encombrant pour la dynastie française, sauf dans des périodes où la France et l'Empire entretinrent de bons rapports et où les Capétiens purent rêver d'un destin impérial pour un de leurs enfants. Ce fut le cas par exemple, sous Charles V, fils très aimé de Bonne de Luxembourg, sœur de l'empereur Charles IV. Le roi de France fiança son second fils, le jeune Louis d'Orléans, à l'héritière de Hongrie. La mort de la petite princesse ruina le projet. Néanmoins, Charlemagne n'eut pas dans l'histoire française le poids qu'il prit dans l'historiographie germanique, où il est le père fondateur de toutes les dynasties et de toutes les institutions.