Le recours à saint Michel


La protection de saint Denis devint d'autant moins acceptable, entre 1415 et 1436, que les Anglais occupent Paris et toute la France du nord de la Loire. Le nouveau pouvoir anglo-bourguignon se fixe à Paris et choisi comme patrons saint Denis et saint Louis. Le royaume de Bourges se trouve privé de ses saints patrons, désormais assimilés à l'adversaire. Le jeune roi n'a plus ni reliques, ni oriflamme, ni couronne. Il lui faut s'adresser à un nouveau saint.

  L'avènement de saint Michel
 

Le dauphin choisit saint Michel. Premier des anges, il assiste les mourants et pèse leur âme au paradis. Il est aussi l'ange du peuple élu qui a guidé les Juifs dans le désert. Il a battu à l'origine des temps le dragon, symbole du mal, venu de la mer. L'ennemi anglais n'est-il pas, lui aussi, le mal venu de la mer ? Le sanctuaire du Mont-Saint-Michel n'est capétien que depuis 1204, et de 1424 à 1434, il résiste vaillamment aux Anglais. L'archange est de plus réputé sauver des périls les adolescents démunis qui affluent vers le Mont. Or le dauphin Charles VII n'a que quinze ans quand, déshérité par le traité de Troyes, il se réfugie à Bourges en 1418, avec le même besoin de protection que la jeunesse qui s'adresse habituellement au saint. Aussi est-ce l'archange qui apparaît aux armées du dauphin, et confie à Jeanne d'Arc la mission de sauver la France des Anglais et de faire sacrer le dauphin. Les troupes de Charles VII adoptent l'insigne à la croix blanche.

  L'ordre de Saint-Michel
 

Michel devient l'ange gardien de la France. Louis XI officialise le passage de la France sous la protection de l'archange en créant, en 1469, l'ordre de Saint-Michel. Cet ordre de chevalerie réunit autour du roi un petit nombre de seigneurs, qui promettent amour et fidélité au roi. La devise de l'ordre est : lmmensi tremor oceani. Les chevaliers, vêtus de damas blanc et pourpre, portent au cou le collier de l'ordre formé de coquilles d'or. Un médaillon central figure la victoire sur le dragon. Ils se réunissent chaque année au Mont pour la fête de l'ordre. Un collège de clercs est chargé de prier continuellement l'archange pour la prospérité du royaume et de la dynastie. L'ordre devient progressivement le symbole de la loyauté à la monarchie.

  La protection des saints

On s'attacha à promouvoir d'autres saints jusque-là obscurs, dont les sanctuaires pouvaient former une sorte de rempart sacré autour des territoires menacés du royaume de Bourges. Parmi eux, sainte Catherine de Fierbois dans le Val de Loire. Cette sainte était la patronne des jeunes filles (l'homologue de saint Michel). Elle portait l'épée et avait connu la prison. Elle devint le secours des enfermés, et Jeanne d'Arc vint chercher à Fierbois une épée miraculeuse. Sa protection et ses miracles ne bénéficient qu'aux dévoués sujets du roi de Bourges.
Quand le roi reprit Paris, il récupéra Denis, Louis et Geneviève, mais il continua à faire bénéficier de ses largesses les sanctuaires du sud de la France et de la Loire. Et quand il voulut organiser, en 1450, une célébration de la reconquête de la Normandie, il ne procéda pas comme ses prédécesseurs. L'enfant exilé de 1418 avait retrouvé sa place dans la lignée sainte des rois de France, après bien des péripéties. Deux siècles plus tôt, on aurait institué un anniversaire à Notre-Dame de Paris ou à Saint-Denis. Le roi ordonna à toutes les cathédrales du royaume, à certains monastères et à toutes les paroisses de Normandie de commémorer désormais chaque année, le 12 août, la capitulation de Cherbourg. Chacun était invité à suivre la messe célébrée ce jour-là en l'honneur des morts de la guerre, à faire en procession le tour des remparts et à participer le soir à des jeux ou des mystères. Cette journée célébrant l'alliance retrouvée entre le roi et Dieu, censée durer jusqu'à la fin des temps, fut célébrée jusqu'à la Révolution dans certaines provinces, parfois déplacée au 15 août quand Louis XIII eut voué la France à la Vierge. C'est dans l'histoire de ce monde ordonné par Dieu que chacun jouait son rôle, à la place qui lui était assignée.