Un espace abstrait


Dans les scènes rustiques, seuls figurent d'abord les éléments indispensables à la compréhension de l'activité du paysan : végétaux, animaux, outils, sans souci des proportions ni de la forme puisque l'image ne s'admet que dans la mesure où elle mène aux idées, et permet de s'élever à la vérité divine. L'homme du Moyen Âge ne cherche pas à découvrir la nature pour elle-même, mais à la déchiffrer pour y trouver l'image de Dieu. Le monde n'est qu'un monde d'apparences, de symboles, derrière lesquels se cache la vérité divine ; par là, même le paysage, l'environnement physique, et plus encore celui modelé par l'homme, nécessaire à la vie, n'a pas de signification propre. L'espace divin est abstrait.
Ce qui sera plus tard le paysage – la nature, l'air, la lumière, l'atmosphère – et qui se formera insensiblement au cours de deux siècles n'est encore qu'un fond d'aplats de couleurs pourpre, or, bleu profond, de semis d'étoiles, d'ornements à fleurons ou rinceaux, ou un fond mosaïqué à damiers, losanges et autres motifs. Semblable souvent à une tapisserie, ce fond chatoyant constitue le seul "espace" sur lequel les paysans comme les personnages de l'Histoire sainte se détachent. Les rapports entre les personnages sont gestuels. Il n'y a pas de relations scéniques suggérant un dialogue ou des sentiments. L'artiste projette une image intérieure, et dans ces créations subjectives, indépendantes des réalités et des lois de notre expérience sensible, les formes sont linéaires et les surfaces plates. Sur les pages des manuscrits sont transposées les structures d'architecture et de vitrail. Les paysans s'affairent dans des médaillons quadrilobés, sous des arcatures d'ogives ou dans des espaces géométriques limités, soumis à la structure générale de la page (initiales, encadrements, marges, calligraphie).