Humanisme et peinture

Jusqu'au XIIIe siècle, la peinture occidentale est régie par des codes byzantins, c'est un art au service du symbole. L'icône constitue le modèle de toute image, le peintre s'y efface au profit de la restitution standardisée d'un prototype. Son but est de proposer un accès à l'Invisible et non de donner l'illusion du Visible. Le fond or, l'idéalisation des visages, la gravité figée des attitudes, le hiératisme des personnages, l'absence de perspective tendent à une dématérialisation du contenu de l'icône, offerte à la prière et à la contemplation du spectateur.

    L'émergence du réel
 

À partir du XVe siècle, l'émergence progressive du réalisme, amorcé par Cimabue au XIIIe et Giotto au XIVe, se fait plus significative. L'espace du tableau se dégage comme un espace cohérent où décors, paysages, personnages se mettent à exister. La lumière donne du relief aux personnages, leur confère un modelé monumental, une troisième dimension, sculpturale en quelque sorte. L'ombre fait son apparition dans la toile, elle témoigne de la consistance des corps. Gestes et attitudes évoluent vers une recherche de naturel, le mouvement fait irruption dans le tableau. La peinture devient un art du récit, elle raconte une histoire et prête attention au détail des gestes, des matières, des paysages qui s'humanisent. La peinture se lance à l'assaut du réel.

    Naissance de la perspective
 

Le tableau devient une fenêtre à travers laquelle la perspective permet de creuser l'espace. La perspective (du latin perspicere, "voir clairement") est un système de figuration géométrique de l'espace qui a pour but de produire l'illusion de la troisième dimension en restituant de manière vraisemblable la diminution progressive des objets en fonction de leur éloignement dans l'espace. L'inventeur en est un architecte sculpteur florentin, Filippo Brunelleschi (1377-1446), le premier théoricien en est Leon Battista Alberti, architecte lettré, également florentin, avec son célèbre traité, le De Pictura (1435). Le premier peintre à l'avoir appliquée est Masaccio dont la fresque de la sainte Trinité à l'église Santa Maria Novella de Florence est construite sur un somptueux trompe-l'œil (1425-1428). Les artistes depuis l'Antiquité ignoraient les lois de la perspective, ils dessinaient simplement en plus grand les objets proches ou importants, et en plus petit, les objets plus éloignés. La loi de la diminution progressive à mesure que grandit la distance leur était inconnue. Brunelleschi élabore un système qui correspond à la perception de l'œil humain : la perspective centrale, projection établie à partir d'un point fixe qui représente l'œil du spectateur. Dans ce système, deux droites parallèles entre elles et orthogonales au plan du tableau dans la réalité, finissent par converger sur la toile en un point de fuite. Ces droites convergentes sont appelées lignes de fuite, elles orientent le regard du spectateur et servent ainsi à structurer le tableau.

    La peinture devient spectacle
 

La peinture entre désormais dans l'ère du spectacle, le spectateur devient l'observateur d'une mise en scène à laquelle il est invité à participer. L'auteur devient un artiste dont la personnalité s'affirme, animée du pouvoir de plier les nouveaux codes picturaux aux hasards de sa rêverie ou de sa conviction. Dans les pays du Nord, l'artiste décisif est Jan Van Eyck (1390-1445). Là où les artistes italiens cherchent à rendre la nature au moyen d'une armature géométrique de lignes perspectives, le peintre flamand obtient l'illusion de la réalité par une accumulation de détails tendant à faire du tableau le miroir du monde visible. Dans son célèbre tableau, Les Arnolfini (1434), c'est tout un coin du monde réel qui se trouve ressuscité : le tapis, le chapelet, les fruits sur le rebord de la fenêtre. Dans le miroir apparaît l'image du peintre-témoin : pour la première fois dans l'histoire, l'artiste devient un parfait œil enregistreur.