Franc-maçonnerie
BnF

Introduction

par Pierre Mollier

Enracinée dans notre pays depuis près de trois siècles, la franc-maçonnerie moderne naît au seuil du siècle des Lumières, en 1717, à Londres, alors capitale des idées philosophiques. Mais cette naissance est le produit d'une déjà longue histoire.

Du libéralisme philosophique au militantisme républicain et laïque


Tout commence en effet sur les chantiers médiévaux des cathédrales où les maçons s’organisent en confréries dans des loges adossées aux édifices en cours de construction, à la fois remises, espaces de travail et de parole.
Aux XVIe et XVIIe siècles, et plus particulièrement en Écosse, certaines loges se transforment en sociétés de rencontres et d’échanges accueillant des membres étrangers à l’art de bâtir. Pour les distinguer de leurs prédécesseurs, on les appelle maçons « acceptés » ou « spéculatifs », soulignant ainsi l’aspect symbolique et non pratique de leur engagement, à la différence des maçons « opératifs » qui, eux, taillaient la pierre.
La franc-maçonnerie moderne ou « spéculative » s’implante en France vers 1725 dans le sillage de Britanniques exilés pour des raisons politiques ou religieuses, dans l’ambiance libérale et anglophile de la Régence. D’abord accueillie comme une mode par l’aristocratie, elle gagne rapidement la bourgeoisie et s’enracine durablement dans la société d’Ancien Régime avant de s’étendre dès 1740 dans toute la France. La franc-maçonnerie se définit dès lors comme un lieu de convivialité où – dans l’esprit du siècle des Lumières – les frères célèbrent la vertu, la fraternité universelle et la vision égalitariste et libérale de la société comme ses valeurs fondatrices. La tolérance religieuse promue par un texte essentiel de la franc-maçonnerie, publié dès 1723 en Angleterre sous le titre The Constitutions of the Free-Masons en constitue le socle.
 
Au cours du XIXe siècle, les loges passent progressivement d’un libéralisme philosophique sincère, mais un peu platonique, à un militantisme républicain et laïque. Durant ce « siècle des Révolutions » (1830, 1848, 1870) la maçonnerie accompagne, et souvent, devance et inspire, les progrès sociaux. Gambetta, Jules Simon, Jules Ferry…, la plupart des grandes figures qui fondent la IIIe République appartiennent à la franc-maçonnerie. Pour eux, l’école, le suffrage universel et la science sont les clefs du progrès. Les francs-maçons vont ainsi conduire, à marche forcée, un bouleversement en profondeur de la société française qui transforme en quelques années un pays rural et conservateur en une démocratie moderne. Les lois sur la liberté de la presse, la liberté d’association, la laïcité, le code du travail, l’école laïque et obligatoire ou encore les premières bases de la protection sociale leur sont largement redevables.
Quant au « secret », essentiellement lié à la dimension initiatique de la franc-maçonnerie, il touche, non la réalité sociale des loges, qui ont depuis longtemps pignon sur rue, mais le cheminement spirituel intime de leurs membres. Les rites et la méditation autour de symboles doivent en effet conduire le franc-maçon à porter un nouveau regard sur lui-même et à percevoir une réalité plus subtile du monde qui l’entoure. À chaque passage de grade, on raconte au candidat une légende qui est l’occasion de lui présenter différents symboles et de l’engager à certaines réflexions. Ainsi, les rites maçonniques ne délivrent pas simplement un enseignement mais veulent aussi faire vivre une expérience.

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Mais, à côté de son histoire réelle – malaisée à restituer en raison de son objective complexité –, la franc-maçonnerie a aussi suscité tout un imaginaire. Poursuivie dès ses débuts au XVIIIe siècle par la police de Louis XV, puis condamnée par le pape Clément XII, elle nourrit en effet depuis trois siècles une fascination hostile qui en a fabriqué la légende noire, alimentant notamment, avec le discours « complotiste », soupçons d’occultisme et autres trafics d’influence…
En même temps et à l’inverse, la franc-maçonnerie irrigue régulièrement un imaginaire artistique, notamment poétique et littéraire, plus léger et plus lumineux, dont La Flûte enchantée de Mozart figure un des exemples majeurs. Beaucoup de grands auteurs de la littérature mondiale ont en effet utilisé l’imaginaire maçonnique et mis en scène les idéaux et les traits, réels ou supposés, souvent poétiquement extrapolés, de la vie en loge à l’instar, de Léon Tolstoï, Gérard de Nerval, George Sand, Rudyard Kipling, Jules Romains, ou, plus près de nous, d’un Hugo Pratt, avec son anti-héros moderne Corto Maltese. Il existe ainsi une légende dorée de la franc-maçonnerie qui inspire largement, depuis le XVIIIe siècle, le monde de l’art et de la création.
Publié à l’occasion d’une exposition sans précédent consacrée à l’« Art royal », cet ouvrage se propose d’apporter un éclairage objectif sur la franc-maçonnerie, à l’aune de documents inédits conservés à la Bibliothèque nationale de France, l’une des collections les plus riches au monde dans ce domaine.
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