Franc-maçonnerie
BnF

Londres 1717 : La fondation de la première Grande Loge

par Cécile Révauger

Empreintes de l'esprit de sociabilité et de convivialité des clubs mais moins aristocratiques, les loges ouvrent leurs portes aux dissidents religieux qui viennent d’obtenir la liberté de culte sans accéder aux droits civiques.

La monarchie parlementaire, fille des Lumières anglaises : la tolérance religieuse

En 1716, après la défaite de la « rébellion » jacobite et parce qu’elles s’estiment « négligées par Christopher Wren », nous dit Anderson dans les Constitutions, quatre loges se réunissent à Londres, décident de se constituer en Grande Loge, de se doter d’un grand maître et d’organiser une assemblée et une fête annuelles : il s’agit des loges At the Goose and Gridiron, At the Crown, At the Apple Tree, At the Rummer and Grapes, du nom des tavernes dans lesquelles elles ont coutume de se réunir. Elles tiennent leur première assemblée de Grande Loge le jour de la Saint-Jean d’été, le 24 juin 1717, à l’auberge L’Oie et le Gril. Les termes utilisés sont significatifs. On déplore que sir Christopher Wren, le fameux architecte qui a reconstruit Londres après le grand incendie de 1666, à la tête des compagnies de maçons de métier, ait ensuite délaissé les maçons, dont il se disait « grand maître ». D’autre part la révolte jacobite de 1715, c’est-à-dire la tentative de restauration des Stuart, et donc de la monarchie de droit divin, vient d’échouer. Le contexte est ainsi favorable à l’émergence d’une Grande Loge, d’une franc-maçonnerie de type nouveau, fille des Lumières anglaises elles-mêmes apparues dans le sillage de la Glorieuse Révolution (1688) et de la Déclaration des droits (1689), qui ont remplacé la monarchie absolue par une monarchie parlementaire et proclamé une relative tolérance religieuse. En effet, Jacques II a été sommé d’abdiquer parce qu’il refusait de réunir le Parlement et qu’il souhaitait rétablir la religion catholique en terre anglicane. Guillaume III d’Orange et son épouse, Marie II Stuart, ont été portés sur le trône par les Whigs, partisans d’une monarchie éclairée et de la liberté de culte pour tous les dissidents protestants. Le conseiller de Guillaume d’Orange n’est autre que John Locke, connu pour son Second Traité sur le gouvernement et sa Lettre sur la tolérance, deux écrits majeurs qui prônent l’équilibre des pouvoirs et la fin de la persécution des dissidents religieux. Si les catholiques sont alors exclus de cette tolérance, c’est qu’ils sont associés à la monarchie de droit divin et à ce qui est perçu comme une ingérence des papistes sur le sol britannique. Les papes ne s’y tromperont pas, comprendront bien la filiation des Lumières anglaises et de la Grande Loge d’Angleterre et condamneront d’un trait de plume la franc-maçonnerie urbi et orbi quelques décennies plus tard, en 1738.

Les Constitutions d’Anderson fixent les grands principes philosophiques

Des liens philosophiques étroits unissent John Locke, Isaac Newton, élu président de la Royal Society en 1703, et Jean-Théophile Désaguliers, descendant de huguenots français victimes de la révocation de l’édit de Nantes et troisième grand maître de la toute nouvelle Grande Loge d’Angleterre (1719). La Royal Society, directement issue des Lumières, encourage les découvertes scientifiques et rejette tous les dogmes qui empêchent les hommes de progresser. Elle va compter parmi ses membres plusieurs grands maîtres, outre Désaguliers, et de nombreux officiers de la Grande Loge d’Angleterre.
On ne sait rien du premier grand maître, Anthony Sayer (1717), si ce n’est qu’il était d’origine roturière, comme son successeur, George Payne, qui officia en 1718 et de nouveau en 1720. Payne travaillait au service du Tax Office, dans la perception des impôts. Il dota la Grande Loge d’Angleterre de ses tout premiers règlements en 1720. Théophile Désaguliers, physicien de renom, proche de Montesquieu, à l’initiation duquel il ne fut certainement pas étranger, fut grand maître entre les deux mandats de Payne. C’est le duc de Montagu, le premier grand maître d’origine aristocratique, élu en 1721, qui demanda à Anderson de rédiger les Constitutions, pour fixer une fois pour toutes les grands principes philosophiques de la franc-maçonnerie britannique. Cette demande correspondait à un besoin réel, étant donné le caractère nouveau et novateur de la grande loge fondée en 1717.
De fait, si des guildes et compagnies de maçons, voire des « loges » de maçons de métier, ont bien existé en Angleterre dès le XIVe siècle, comme l’atteste un ensemble de documents connus sous le nom d’« Anciens Devoirs » (Old Charges), elles différaient profondément des quatre loges londoniennes qui fondèrent la Grande Loge d’Angleterre, en 1717, et de toutes les loges qui se créèrent sous l’égide de cette dernière. Il suffit de comparer les obligations des maçons telles qu’elles sont formulées dans ces Anciens Devoirs et dans les Constitutions d’Anderson de 1723 : alors que les Anciens Devoirs contraignaient les maçons à pratiquer la religion de leur pays, les Constitutions leur demandaient simplement de souscrire à « cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions ». C’était une religion « latitudinaire », plus portée sur la raison que sur le dogme, dans l’esprit des Lumières : les frères avaient toute latitude de croire, pourvu qu’ils ne soient pas athées. À l’époque, personne ne se disait « athée », et le simple fait de ne plus imposer la religion du roi représentait un progrès considérable. D’autre part, dans l’article 2, Anderson et ses collaborateurs précisent que, si le maçon ne doit jamais comploter contre l’État, il ne peut cependant être exclu de sa loge au seul motif qu’un soupçon de désobéissance au roi pèserait sur lui. Très clairement, la Grande Loge d’Angleterre, qui avait commandité ces Constitutions, apportait sa caution à la Glorieuse Révolution qui avait su se débarrasser d’un mauvais roi. Elle était à mille lieues des Tories qui prônaient une obéissance aveugle au souverain quelles que soient les circonstances.
Les premières loges ressemblent certes aux nombreux clubs qui fleurissent alors à Londres : on y trouve le même esprit de sociabilité, de convivialité, la même exclusion des femmes à une époque où ces dernières sont éloignées de la sphère publique. Cependant, les loges sont moins aristocratiques que les clubs, et surtout elles ouvrent leurs portes aux dissenters, ces dissidents religieux qui viennent d’obtenir la liberté de culte sans pour autant accéder aux droits civiques. Le contexte religieux et politique bien particulier de cette époque explique que dès sa naissance la Grande Loge d’Angleterre ait favorisé concrètement la pratique de la tolérance religieuse en permettant à des anglicans et à des dissidents protestants qui sans elles auraient pu « rester à une perpétuelle distance » les uns des autres (article 1 des Constitutions d’Anderson) de se côtoyer dans cet espace unique que représentait la loge maçonnique.
La Grande Loge unie d’Angleterre, née de la fusion de la Grande Loge de 1717 (dite ensuite « des modernes ») et de la Grande Loge des anciens (apparue vers 1751), s’apprête à commémorer son tricentenaire.
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