Franc-maçonnerie
BnF

Les débuts de la franc-maçonnerie en France

par Roger Dachez

« Que l’on soit Gentilhomme ou non, on est toujours annoncé pour tel parmi les Francs-Maçons : la qualité de frères qu’ils se donnent entre eux les met tous de niveau pour la condition.» Tout au long du XVIIIe siècle, l’ordre est loyaliste et respectueux des pouvoirs mais traversé par toutes les opinions de son temps.

Fondation de la première loge en 1725 à Paris

Dès 1725, une loge est fondée à Paris, rue des Boucheries, dans le quartier Saint-Germain, par quelques Anglais, Écossais et Irlandais. Les Français, d’abord des aristocrates puis de bons bourgeois, ne tarderont pas à suivre. Vingt ans plus tard, il y aura plus de vingt loges dans la capitale et au moins autant en province.
À partir de 1737, l’attention du public est attirée vers la franc-maçonnerie, et de nombreuses divulgations sont publiées et remportent aussitôt un grand succès : les secrets des francs-maçons s’échangent bientôt dans les rues de Paris ! Dès 1728, un ancien grand maître anglais, le duc Philip de Wharton (1698-1731), est reconnu par les maçons français : dix ans plus tard, les Anglais admettent qu’en France une grande loge « assume » désormais son indépendance.
Seuls de rares Français pénètrent alors dans ce cénacle restreint ; parmi eux, l’un des premiers à recevoir la lumière maçonnique sera Montesquieu (1689-1755), initié dans la prestigieuse loge Horn à Londres, en 1730. À quelques mois de distance, la même loge avait reçu le jeune André Michel Ramsay, cadet écossais, littérateur et familier de Fénelon, qui l’avait converti au catholicisme. Ramsay, en 1736, aura l’honneur de prononcer dans une loge parisienne un discours resté célèbre, d’esprit cosmopolite et libéral et qui, maintes fois reproduit, sera presque le programme intellectuel de la franc-maçonnerie française pendant tout le XVIIIe siècle.

La relative tolérance du pouvoir royal et de l’Église

La maçonnerie, d’origine britannique connue, s’assemblant à huis clos, ne pouvait qu’attirer en France l’attention du pouvoir royal. Les poursuites furent cependant très modérées. Quelques arrestations eurent lieu, avec des condamnations légères. Après 1745, les perquisitions et les arrestations cessèrent. Rien ne s’opposait plus à la progression de la franc-maçonnerie : elle faisait désormais partie du paysage social.
Le 11 décembre 1743, Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont (1709-1771), prince du sang, abbé de Saint-Germain-des-Prés, plus tard membre de l’Académie française, fut élu grand maître. On ne peut que remarquer le fait qu’un prince d’une telle extraction se soit soumis au vote d’une assemblée dont la très grande majorité était constituée de roturiers et de petits bourgeois de Paris pour qui, en retour, un tel patronage était aussi une puissante protection.
Une autre attaque, frontale cette fois, se produisit pourtant dès 1738. Cette année-là, en effet, le pape Clément XII publia la bulle In Eminenti, excommuniant les francs-maçons. Elle ne fut que la première d’une longue suite de condamnations, d’abord en 1751 par Benoît XIV (Providas), puis à de nombreuses reprises jusqu’à la fin du XIXe siècle (Humanum Genus, 1884). Au fil du temps, l’attitude de la franc-maçonnerie à l’égard de l’Église évoluera sensiblement, mais les griefs formulés à son encontre par le Saint-Siège, en revanche, ne varieront pas : son relativisme, sa tolérance envers les autres confessions et surtout la pratique du secret, considérée comme nécessairement suspecte, seront les ressorts constants de l’antimaçonnisme catholique. Il s’y ajoutera l’accusation, généralement infondée, de comploter contre les pouvoirs civils : alors même que leurs constitutions en font expressément défense aux maçons.
En vertu des « libertés de l’Église gallicane », aucune bulle ne pouvait avoir d’effet en France, ni par conséquent obliger en conscience les catholiques français, si elle n’était enregistrée en Parlement. Celui de Paris, de sensibilité janséniste, ne se soucia jamais d’y procéder. La franc-maçonnerie vécut ainsi, tout au long du XVIIIe siècle, dans une situation paradoxale à l’égard du catholicisme. Condamnée par Rome, elle put néanmoins prospérer au royaume du « roi très chrétien » et accueillir en son sein des milliers de catholiques mais aussi de nombreux ecclésiastiques, généralement abbés de cour et prêtres mondains mais parfois aussi curés de la paroisse voisine. Il y eut même des loges dans des couvents.
Vers la fin du siècle, la maçonnerie affichait un bilan assez brillant. Elle avait attiré diverses classes de la société, bénéficié de la protection des princes, lassé la police et convaincu le pouvoir royal de la laisser se développer. On y parlait de vertu, on y célébrait les beaux-arts et l’on y pratiquait largement la bienfaisance. Ce style s’était du reste largement imposé comme un modèle dans toute l’Europe maçonnique, bien plus sans doute que celui de l’Angleterre, qui demeurait pourtant la « mère patrie » de la franc-maçonnerie.
 

L'apparition des hauts grades et des « rites » maçonniques

La maçonnerie pratiquée en Écosse à la fin du XVIIe siècle ne comportait que deux grades : « apprenti entré » (entered apprentice) et « compagnon du métier » (fellowcraf). Vers 1725, dans des circonstances encore partiellement obscures, un nouveau grade fut introduit à Londres, celui de « maître maçon » (master mason). Nul ne sait quand ce nouveau grade fut connu en France, puisque nul document rituel ne nous est parvenu pour la période 1725-1737. Tout porte à croire qu’à la fin de cette période les franc-maçons parisiens pratiquaient habituellement le troisième grade. La nouveauté fut cependant qu’ils ne s’en tinrent pas là.
L’origine des hauts grades est assurément complexe et demeure controversée. Les plus anciens sont attestés dès le début des années 1740 à Paris : « maître élu », « maître parfait », « maître écossais ». La liste s’allongera tout au long du siècle, et des dizaines de nouveaux grades seront conçus. De ces créations vont naître les « rites » maçonniques (rite français, rites écossais, rites égyptiens), impressionnantes échelles de grades, constructions idéales exprimant toutes les sensibilités intellectuelles du monde maçonnique, du rationalisme des Lumières à la séduction des mystères de l’Orient. Invention apparemment française, les hauts grades prospéreront dans toute l’Europe.
Leur développement explique en grande partie les querelles autant que les progrès de la franc-maçonnerie tout au long du XVIIIe siècle. En France, ils permirent bientôt à des bourgeois, portant l’épée en loge, d’accéder à la chevalerie maçonnique, succédané de noblesse. En 1744, une divulgation nous apprend en effet : « Que l’on soit Gentilhomme ou non, on est toujours annoncé pour tel parmi les Francs-Maçons : la qualité de frères qu’ils se donnent entre eux les met tous de niveau pour la condition.»
Sans accorder à ces mots plus d’importance qu’ils n’en ont en les considérant comme le premier acte d’une révolution politique qu’ils n’annonçaient pas, observons néanmoins qu’ils témoignaient d’une attitude sociale et morale d’un type nouveau. Tout au long du XVIIIe siècle, l’ordre est en effet loyaliste, respectueux des pouvoirs mais traversé par toutes les opinions de son temps. Dans ses loges, réunissant plus de trente mille membres, se sont côtoyés des aristocrates et des bourgeois, des abbés de cour et quelques philosophes, vivant ensemble et proclamant sans cesse dans leurs travaux, leurs chansons et leurs banquets des principes d’égalité, de fraternité et de tolérance.
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