Franc-maçonnerie
BnF

La quête des origines

par Pierre Mollier

Dans une institution qui, comme la franc-maçonnerie, affirme s'appuyer sur une tradition, la question des origines n'est pas un simple problème d'érudition.
C'est aussi un enjeu d'identité.

Construire une identité

Dans les textes médiévaux mais également, ce qui est plus étonnant, dans les débats contemporains, il est difficile d'émanciper l'histoire des débuts de la franc-maçonnerie du « récit des origines ». La première veut nous restituer un enchaînement fiable des faits qui ont conduit à l'émergence des loges spéculatives au début du XVIIIe siècle. Le second vise d'abord à créer du sens et à construire une identité.
Les plus anciens textes maçonniques sont les statuts des maçons médiévaux, les Old Charges, ou « Anciens Devoirs », que nous exposent les manuscrits Regius (vers 1425) et Cook (vers 1450). Mais avant de présenter les règlements, us et coutumes du métier, ces textes s’ouvrent sur une longue et singulière histoire de la maçonnerie : celle-ci, fille de la géométrie, est née dans l’Égypte ancienne, où Hermès, Euclide voire, parfois, « Peter Gower » (Pythagore) ont été maçons et l’ont perfectionnée et enseignée ; après diverses pérégrinations, dont, bien sûr, l’épisode du temple de Salomon, la maçonnerie arrive en France puis en Angleterre, où elle est organisée sous l’autorité du grand roi Athelstan (924-939). Son histoire se confond ensuite avec celle de l’architecture anglaise, et elle participe à la construction des monuments du pays sous la protection, toujours renouvelée, des rois anglais. Les nombreuses copies de cette histoire légendaire montrent qu’elle était encore utilisée par les premières loges spéculatives au XVIIe siècle. La lecture de ce « récit des origines » constituait même une partie du rituel de réception dans la confrérie, comme pour l’initiation d’Elias Ashmole, en 1645, à Warrington. Cette chronique qui associe la maçonnerie aux secrets de la géométrie et à des personnages emblématiques de l’histoire est reprise dans le premier grand texte de la franc-maçonnerie moderne, les Constitutions d’Anderson, imprimées en 1723. Les créateurs de cette institution profondément nouvelle qu’est, en 1717, la Grande Loge de Londres et de Westminster pensent de la sorte enraciner leur création en s’appropriant ce récit multiséculaire. L’« histoire du métier » est encore reprise par différents auteurs, comme le très populaire William Preston (1742-1818), qui feront ainsi vivre ce texte médiéval dans les loges jusqu’au début du XIXe siècle.

Deux modèles controversés

Les Français du XVIIIe siècle furent moins enthousiastes à se revendiquer des maçons médiévaux et de l’épopée du métier. Utilisant quelques fragments des textes anglais qui faisaient référence à la chevalerie, ils firent des croisés les ancêtres des francs-maçons. Ceux-ci avaient été à Jérusalem, s’étaient établis dans les vestiges du temple de Salomon et, lors de la perte de la Terre sainte, s’étaient dissimulés sous le voile de la maçonnerie. C’est, en 1736, le thème central du discours d’Andrew Michael Ramsay, dit le chevalier de Ramsay, un ancien disciple de Fénelon devenu grand orateur de la première grande loge de France (1735-1773). La thématique chevaleresque s’enrichit encore lorsqu’on lui associa le destin funeste et mystérieux des Templiers. À l’abolition de l’ordre, en 1314, les Templiers se seraient réfugiés dans les loges maçonniques et auraient pu gagner l’Écosse, où les rois Stuart les auraient secrètement protégés. Il fallut attendre la fin du XVIIIe siècle et l’intérêt des Lumières pour les techniques, mais surtout le goût néogothique du romantisme du XIXe siècle pour que les maçons français commencent à faire des « bâtisseurs de cathédrales » leurs ancêtres. À l’ombre de Viollet-le-Duc et dans le sillage de George Sand, on attribue alors à ceux-ci des connaissances ésotériques liées à la géométrie, aux « secrets » de la taille de pierre et aux techniques de construction.
Mais tant les rêves chevaleresques que les mystères compagnonniques étaient bien loin des sources réelles des loges modernes. L’histoire scientifique des débuts de la franc-maçonnerie commence à la fin du XIXe siècle avec la création de la loge de recherche londonienne Quatuor Coronati. Au fil des décennies, la méthode académique – celle qui utilise les outils classiques des historiens professionnels (recherche et analyse critique des documents, restitution du contexte) – identifia deux foyers d’apparition de loges n’ayant plus de liens avec le métier de maçon : l’Angleterre et l’Écosse. Ainsi, le premier modèle explicatif – dit de la « transition » – est fixé dans sa forme « canonique » par l’érudit anglais Harry Carr dans les années 1960. Carr essaya de montrer comment, sur six cents ans, les loges de maçons « opératifs » avaient, pour des raisons diverses, accueilli de plus en plus de notables étrangers au métier, devenus ainsi maçons « spéculatifs ». Ceux-ci étaient peu à peu devenus majoritaires jusqu’à ce que les loges ne regroupent plus que des spéculatifs, et, tout en conservant leur rituel et leur symbolisme, elles ne s’étaient plus consacrées qu’aux débats d’idées et à la convivialité fraternelle. C’était là l’origine réelle de la franc-maçonnerie « spéculative » moderne. Par la suite, dans les années 1970, le modèle de Carr fut remis en cause par des historiens iconoclastes, comme Eric Ward, qui a contesté la continuité entre la maçonnerie de métier d’autrefois et la franc-maçonnerie moderne. Celle-ci serait en fait un produit des Lumières, et les fondateurs des premières loges spéculatives – au XVIIe et au début du XVIIIe siècle – n’auraient fait, tels des bernard-l’hermite, qu’emprunter la forme ancienne pour donner un peu de patine à leur création. Même si le lien entre maçonnerie de métier et franc-maçonnerie moderne est incontestable en Écosse au XVIIe siècle, force est de constater qu’il y a effectivement beaucoup d’éléments nouveaux chez les premiers maçons spéculatifs et a fortiori dans la création de la Grande Loge de Londres et de Westminster en 1717.
Ces deux modèles relatifs aux origines de la franc-maçonnerie font aujourd'hui l'objet de controverses qui dépassent la problématique académique. Pour le courant, relativement important en France, des maçons influencés par la conception de l'initiation du philosophe pérennialiste René Guénon, mettre en cause les liens entre les « bâtisseurs de cathédrales » et la franc-maçonnerie moderne, c’est nier ses racines et délégitimer sa dimension ésotérique. Plus largement, beaucoup de frères sont décontenancés par une approche historique – profane ? – accusée de réduire la franc-maçonnerie à un « club philosophique » créé dans l’ambiance des Lumières. Aussi, selon la sensibilité de chacun, insistera-t-on soit sur les origines écossaises du XVIIe siècle, qui font un lien avec le métier de maçon, sa symbolique et ses « secrets », soit sur la fondation de la Grande Loge d’Angleterre, à Londres, en 1717, qui est incontestablement une manifestation des Lumières émergentes.
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