Franc-maçonnerie
BnF

De l'usage des symboles par les francs-maçons

par Jean-Pierre Laurant

Le caractère composite de la symbolique maçonnique insiste sur la constitution de codes cohérents permettant un vivre-ensemble donnant tout son sens à l'activité maçonnique.

La pierre et les outils des bâtisseurs en héritage


En se réclamant, bien tardivement à vrai dire – en 1775 au plus tôt –, de l’art des bâtisseurs des anciennes loges opératives et des confréries, les francs-maçons du XVIIIe siècle et du début du suivant ont hérité, du même coup, des éléments propres à ces corps de métier : pierre et outils. Leur usage désormais « symbolique » fit l’objet d’un patient travail de recyclage, ouvrage sans cesse remis sur le métier jusqu’à nos jours et sensible à l’air du temps. En hommes des Lumières, les francs-maçons se sont efforcés de donner une cohérence rationnelle aux enchaînements symboliques visibles dans les décors et mis en actes dans les rituels. En même temps, ils se sont attachés à suivre l’élargissement de l’horizon intellectuel européen, découvrant à la fois l’Antiquité égyptienne et l’initiation des religions à mystères hors du domaine chrétien, dont ils revendiquèrent également l’héritage : une construction composite couronnée par le recours à l’imaginaire chevaleresque intégré dans une hiérarchie de « hauts grades », complétant ceux du métier.
Au XIXe siècle, la déchristianisation des décors et des rituels a fait écho à la sécularisation de la société. Les arguments justifiant cette nouvelle conception de la vie en loge ont été cherchés dans la « religion naturelle » qui faisait alors consensus ; le « maçon IIIe République » a vu principalement dans le symbole un signe de reconnaissance débarrassé de son encombrant héritage chrétien. Néanmoins, cette réduction à la convivialité n’était pas sans danger, et le rejet de la « superstition » menaçait l’identité même de l’institution, comme celui de la magie dans l’Église catholique avait fait craindre de délégitimer l’eucharistie. Le besoin d’un retour au symbolisme s’est ainsi fait jour au cours de la dernière décennie du XIXe siècle, appuyé sur la découverte de l’inconscient, mais dans un contexte de conflit exacerbé avec l’Église : Léon XIII avait publié l’encyclique antimaçonnique Humanum Genus en 1884.
En conséquence, les artisans de ce retour durent prendre en compte la solide méfiance de tous ceux qui jugeaient l’entreprise comme « sentant la sacristie » et profitèrent de la vague spiritualiste conduite par les occultistes de la Belle Époque, qui se prévalaient d’une « science des symboles » universelle, antérieure aux religions révélées, et que les progrès de l’histoire permettaient de cerner désormais : la science et la foi allaient se réconcilier. Oswald Wirth (1860-1943) fut leur chef de file ; il avait créé en 1912 la revue Le Symbolisme, qui se disait « organe du mouvement universel de la régénération initiatique de la franc-maçonnerie », et avait travaillé toute sa vie sur les rapports de l’hermétisme avec l’institution, « qui semble n’être qu’une transfiguration moderne de l’ancien hermétisme. Le symbolisme maçonnique constitue, en effet, un étrange assemblage de traditions empruntées aux anciennes sciences initiatiques… » (O. Wirth, Le Symbolisme hermétique dans ses rapports avec l’alchimie et la franc-maçonnerie, 1909).

Le temps du doute

Les deux guerres mondiales ont été fatales au mythe d’un progrès linéaire fondé sur une accumulation des connaissances. Le symbole investit alors de nouveaux champs de notre univers culturel en quête de sens, mais l’incertitude sur sa nature, ses fonctions et son emploi grandit à l’unisson : quels sont ses rapports avec le signe, l’emblème, l’analogie, l’allégorie, la métaphore ? Qu’en est-il du statut final de ce « symbole qui donne à penser », selon la belle formule de Paul Ricœur ? Au risque d’errer dans la forêt des interprétations répondirent le souci d’une remise en ordre logique et le désir de construire un symbolisme proprement maçonnique, en dépit de l’hétérogénéité des systèmes de référence.
L’entreprise a bénéficié d’un contexte favorable après 1945, sous l’influence de la maçonnerie anglo-saxonne, plus ouverte au religieux. Elle avait été précédée par le renouveau d’intérêt des philosophes pour les « formes symboliques » à la suite d’Ernst Cassirer (1874-1945), en Allemagne, ou de Gaston Bachelard (1884-1962), en France. Un regain partagé avec des historiens des religions ouverts à une dimension ésotérique, tels Henry Corbin (1903-1978) ou Mircea Eliade (1907-1986) pour qui la pensée symbolique « précédait le langage » (Images et symboles…, 1952).
De leur côté, les débats contradictoires, après la Seconde Guerre, entre les psychanalystes freudiens et jungiens autour de l’« archétype » avaient touché le grand public, sans oublier les succès de l’anthropologie de l’imaginaire, plus récents, de Gilbert Durand (1921-2012). Les revues représentatives de l’institution ont fait écho aux changements : L’Acacia, par exemple, avait donné en janvier 1924 cinq leçons sur la psychanalyse ; Le Symbolisme, de son côté, s’était efforcé d’établir un parallèle entre la démarche psychanalytique et celle du candidat à l’initiation reclus dans le « cabinet de réflexion » ou d’analyser les rêves à partir des symboles alchimiques tels qu’on pouvait les connaître en loge. Dans tous les cas, les débats théoriques restèrent marqués par les anciens conflits et le désir d’appropriation d’une « science des symboles » en devenir pour laquelle les maçons se considéraient comme des interprètes qualifiés, en quelque sorte les héritiers naturels des chanoines savants des cathédrales du début du XIXe siècle.
Une autre piste s’était ouverte, dans les années 1920, avec le néo-traditionalisme de René Guénon (1886-1951), qui, à contre-courant de l’évolution scientifique, faisait dériver les symboles d’une tradition primordiale universelle et les rendait porteurs d’une influence spirituelle effective quand leur transmission avait été « authentique » ; ils étaient le véhicule d’une « science sacrée ». Guénon comptait parmi les transmetteurs l’Église catholique dans l’ordre religieux et la franc-maçonnerie dans le domaine ésotérique. Cette position séduisit nombre de maçons au point de susciter une création de loge fondée sur ses principes, en 1947, au sein de la Grande Loge de France. Néanmoins, l’ambition caressée par Guénon d’une réforme traditionnelle de l’ensemble de l’ordre ne devait pas aboutir ; mais son influence dans les revues et les travaux des frères en loge fut importante, toutes obédiences confondues.

Un « millefeuille » en héritage

Face à une telle complexité, L’Encyclopédie de la maçonnerie (2003) a renoncé à un article de synthèse sur le sujet alors que les outils du métier – ciseau, compas, équerre, tablier… – avaient trouvé leur place. Le classique Dictionnaire de la franc-maçonnerie de Daniel Ligou (2006, 6e éd.) s’y est risqué en s’appuyant sur La Science des symboles, de René Alleau, qui séparait les fonctions du « signe » entre le « synthème » horizontal, générateur de lien entre les hommes, et la verticalité du « symbole », établissant une relation analogique entre les mondes matériel et spirituel. Chacun pouvait trouver son compte dans ce long article qui reconnaissait le caractère composite de la symbolique maçonnique et insistait sur la constitution de codes cohérents permettant un vivre-ensemble donnant tout son sens à l’activité maçonnique.
Les principes de la méthode historique faisant néanmoins désormais consensus, c’est sur ce terrain que se sont exprimées et affrontées les multiples facettes des interprétations symboliques à travers des choix orientés par la diversité des rites et des positions des obédiences. Cependant, bon nombre de revues représentatives se sont affirmées inter-obédientielles, ouvertes à la diversité. L’exemple avait été donné par la loge britannique Quatuor Coronati, première loge de recherche fondée en 1886 à Londres et bientôt complétée par un cercle de correspondants extérieurs étendu à des non-maçons. Les travaux, publiés dans la revue Ars quatuor coronatorum, sur les symboles et les rituels de l’ancienne maçonnerie opérative ont été fréquemment repris et traduits en français.
La loge de recherche Villard de Honnecourt, créée en 1964 dans le cadre de la Grande Loge nationale française, s’attacha ainsi à publier et à commenter une série de manuscrits anciens, comme le Dumfries n° 46, en 1983-1986, illustrant l’enracinement chrétien de l’ordre depuis les loges opératives médiévales : c’était bien le Christ qui était désigné par la position du « vénérable maître » à « l’Orient » de la loge, entre le Soleil et la Lune, ou par l’étoile à cinq branches, présidant aux travaux. Les références à la « pierre fondamentale » de la construction du Temple s’inscrivaient ainsi naturellement dans la tradition exégétique chrétienne de la Première Épître de Pierre (2,7-8). La thèse de la continuité entre maçonneries opérative et spéculative fut cependant battue en brèche au constat de l’insuffisance des preuves historiques à l’occasion d’un débat sur le thème « Filiations et ruptures », en 1999, dans la revue de recherche Renaissance Traditionnelle (n° 118-119) : reconstitutions, voire forgeries, avaient été de règle.

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Une monographie de René Désaguliers sur le thème des « deux grandes colonnes de la franc-maçonnerie » témoigne des relations complexes tissées entre les références historiques : le temple de Jérusalem et la construction du sens dans le temple maçonnique. L’inversion des positions des colonnes dans les rites français et écossais, qui bouleverse la démarche, est analysée à la lumière des travaux des historiens puis des archéologues dans le contexte de la querelle janséniste du figurisme et en incluant les aspects antérieurs à la construction du Temple dans l’Ancien Testament. L’étoile à cinq branches, considérée souvent comme emblème de l’ordre, avait connu, de son côté, une belle fortune comme talisman de santé au Moyen Âge et à la Renaissance.
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