Franc-maçonnerie
BnF

Les trois premiers grades : Apprenti, Compagnon et Maître

par Pierre Noël

De tout temps il a fallu apprendre un geste, un métier avant de l'exécuter.
Il y a nécessairement ceux qui apprennent, ceux qui exercent et ceux qui dirigent.

Les grades d'Apprenti et de Compagnon


Cette partition fut strictement codifiée avec le développement de la vie urbaine en Europe, en tout cas avec le début des premières corporations ou guildes de métiers. Le Livre des métiers d’Étienne Boileau, prévôt de Paris sous Louis IX, prévoyait en 1268 en son titre XLVIII, à propos des « Maçons, des Tailleurs de pierre, des Plastriés et des Morteliers » : « II Nus ne puet avoir en leur mestier que I aprenti, et se il a aprentis, il ne le puet prendre a moins de VI ans de service. »
Mais cette division fonctionnelle ne peut être comparée à celle, issue de la « stylisation » des formes médiévales, avec leurs serments et modes de reconnaissance, qui apparaît dans la franc-maçonnerie moderne. L’origine doit s’en trouver dans la socialisation « à l’anglaise » mise en place à l’issue des guerres civiles et religieuses du XVIIe siècle, soit, pour schématiser, après 1688.
Les clubs prirent leur essor en Angleterre au XVIIIe siècle ; ils eurent un tel succès dans tous les milieux qu’ils devinrent un des aspects principaux de la vie sociale de l’époque. Ils naquirent d’une institution du XVIIe siècle, la coffee house, où se réunissaient les gentlemen pour boire du café (introduit en Angleterre vers 1650) ou autre chose, fumer, parcourir la presse, discuter, bien souvent de politique. En 1714, il y avait des centaines de coffee houses à Londres, chacune avec ses caractéristiques et sa clientèle aux intérêts parfois bien spécifiques.
 

Des coffee houses aux gentlemen's clubs


Puis ces coffee houses furent remplacées par des gentlemen’s clubs dont les plus recherchés se groupaient déjà dans le quartier londonien de la rue Saint-James et de Pall Mall. Beaucoup de ces clubs n’avaient pour but que la convivialité, le plaisir de deviser agréablement, d’apprendre les potins de la ville, de se divertir entre amis et commensaux, de parler de politique et parfois de faire des affaires. La bonne chère et la boisson – souvent excessive – n’étaient pas négligées. Certains avaient d’autres visées moins avouables et même « contraires aux bonnes mœurs », tel le Hell-Fire Club, un repaire de débauchés notoires. D’autres étaient ouvertement politiques, religieux ou à vocation scientifique. Au bas de l’échelle sociale, on trouvait des clubs ouverts aux ouvriers, aux domestiques, aux colporteurs, au menu peuple qui s’offrait là pour quelques sous l’oubli momentané des aléas du quotidien, une compagnie, de la musique, des femmes parfois… Un de ces clubs, parmi les plus importants, était l’Institution des francs-maçons. Caractérisée par sa tolérance religieuse et entourée d’une certaine aura de mystère, elle bénéficia d’un effet de mode et, malgré une période de déclin pendant les années 1740, persista jusqu’au siècle dernier. La première Grande Loge de Londres et de Westminster avait été fondée par quatre loges en 1717, dont l’une se réunissait dans la cité de Londres, deux à Covent Garden et une dernière à Westminster (socialement la mieux fréquentée et qui se trouvait à proximité du palais royal de Whitehall). Elles n’avaient plus aucun lien avec le métier de maçon, ni aucun contrôle sur celui-ci, mais elles décidèrent de « réveiller la fête annuelle » (qui n’avait jamais existé), rassemblant les membres des loges constituantes sous la présidence d’un grand maître élu pour l’occasion.

L'expansion du phénomène

Le succès, modeste au début, vint avec l’accession à la grande maîtrise, en 1721, d’un des nobles les plus riches du royaume, le duc de Montagu. Les gentlemen de l’époque, nobles, ecclésiastiques, fonctionnaires de l’État, avocats, juges, médecins, marchands et commerçants, s’affilièrent en masse, et le nombre de loges s’accrut rapidement à Londres et dans ses faubourgs avant de s’étendre à la province, soit par la création de nouvelles loges, soit par le ralliement de loges préexistantes. Cela n’alla pas sans une centralisation de l’autorité, qui modela le visage de la société.
Le phénomène n’était pas limité à Londres. Dans plusieurs villes de province, notamment à York, un mouvement comparable existait depuis le début du siècle. Une société s’y assemblait depuis 1705, réunissant les notabilités de la ville. Elle prit en 1725 le titre de « Grande Loge de toute l’Angleterre », sans doute par imitation de la première Grande Loge londonienne. Cette Grande Loge, malgré ses prétentions, vivota jusqu’à la fin du siècle et finit par disparaître, ses quelques loges se fondant dans le tronc commun.  
Ces loges n’étaient pas apparues ex nihilo : le souvenir des anciennes organisations persistait. En 1721, le grand maître Montagu demanda que fussent réunies et réécrites les « anciennes constitutions gothiques ». Ces documents censés ordonner le métier de maçon dans les temps révolus existaient bel et bien et témoignaient de l’existence d’organisations antérieures, dont la nature était différente. De très nombreuses versions de ces Anciennes Constitutions, ou Anciens Devoirs, dont les deux plus anciennes datent de la première moitié du XVe siècle, furent découvertes depuis lors. Une version au moins était connue à l’époque : le manuscrit Cooke. Montagu confia la tâche de réunir et de réécrire les constitutions à un pasteur presbytérien originaire d’Écosse, James Anderson, qui vivait chichement des revenus d’une paroisse de Westminster. Il fut sans doute aidé par Jean-Théophile Désaguliers, homme d’Église peu dévot, certes, mais homme de sciences infatigable, assistant fidèle d’Isaac Newton (qui ne fut pas membre de la société et ne s’y intéressa jamais).
 

1723 : Les Constitutions

En février 1723 parurent Les Constitutions des francs-maçons contenant l’histoire, les obligations, règlements, &c. de cette très Ancienne et très Vénérable Confrérie… à l’usage des Loges. L’ouvrage comportait comme annoncé ces trois parties inégalement distribuées. Les obligations (charges) sont la partie la moins mal connue. Elles se présentent en huit chapitres qui décrivent la société.
L’histoire légendaire fut répétée dans les rééditions successives du XVIIIe siècle avant d’être définitivement abandonnée au siècle suivant. Elle ne peut être comprise que lue en parallèle avec les ordonnances concernant les travailleurs, datant du XVe et du XVIe siècle, qui toutes visaient à limiter les salaires, ce que combattaient les premiers intéressés. L’histoire légendaire n’était autre qu’une affirmation sans cesse répétée, d’autant plus frappante qu’elle était imaginaire, que les maçons avaient bénéficié du soutien de rois prestigieux tels Nemrod, Charles Martel, Edwin de Northumbrie ou Athelstan, premier roi d’Angleterre, qui leur avaient octroyé leurs lois et avaient permis qu’ils fixent eux-mêmes leurs salaires dans des assemblées annuelles.
La première obligation, ou « charge », affirme la tolérance religieuse (ou plutôt le latitudinarisme  caractéristique de l’Angleterre de l’époque et d’aujourd’hui). La deuxième impose le respect du pouvoir civil, sans pour autant condamner le rebelle, qu’il faut plaindre et non rejeter. La troisième précise les conditions d’admission et esquisse le parcours d’un maçon : « Une loge est un lieu où les maçons s’assemblent et travaillent. Ils doivent être hommes d’honneur et loyaux, nés libres et d’âge mûr, discrets, ni esclaves, ni femmes, ni hommes immoraux et scandaleux mais de bonne réputation (3e charge).» La quatrième enchaîne : « Aucun maître ne peut prendre d’apprenti s’il n’a d’emploi suffisant pour lui. Encore faut-il qu’il soit sans mutilation et sans défaut de corps qui l’empêche de devenir en son temps un frère et un homme du métier. Ainsi pourra-t-il arriver à l’honneur de devenir le surveillant (gardien) puis le maître de la loge, et ensuite un grand surveillant et le grand maître de toutes les loges. Nul ne peut devenir surveillant s’il n’est passé homme du métier, ni grand maître s’il n’a été maître d’une loge. Il faut en plus qu’il soit de noble naissance ou du moins gentleman de qualité, érudit, architecte éclairé ou autre artiste (4e charge).»
Les trois dernières charges ou obligations décrivent la loge au travail et le comportement que doit observer le maçon vis-à-vis de ses frères, de l’étranger voyageur, de sa famille.
 

La disparition du cercle de l'Acception dans le grand incendie de 1666


Ces obligations semblent s’adresser à un corps de métier effectif, les maçons en l’occurrence, alors que c’était loin d’être le cas. Les frères étaient majoritairement issus de la classe moyenne, avec un nombre important de nobles, de fonctionnaires, de magistrats, d’avocats, de médecins, d’ecclésiastiques, de gentlemen rentiers et d’érudits (antiquarians, en anglais, c’est-à-dire des curieux de choses anciennes, documents, traditions, vestiges et autres organisations d’autrefois). Cela ne signifie pas qu’il n’y ait aucun lien, fût-il ténu, entre la franc-maçonnerie naissante et les organisations artisanales. Les Nouveaux Règlements de 1663, republiés en 1722, prévoyaient qu’« un travailleur du métier de franc-maçonnerie » devait être présent lors de la réception d’un nouveau membre. Les premiers grands surveillants de la Grande Loge étaient artisans, charpentiers, tailleurs de pierres ou garnisseurs.
Plusieurs des membres fondateurs avaient été membres de l'Acception, cercle fermé et combien élitiste de la Compagnie des maçons. Survivance encore vivace des guildes du Moyen Âge, cette Compagnie des maçons de la ville (city) de Londres avait déjà reçu des règlements en 1356 et des armes en 1472. Elle avait reçu en 1677 une charte du roi Charles II lui donnant toute autorité sur le métier dans les villes de Londres, de Westminster et à sept lieues à la ronde. Cette autorité encore médiévale et à visée essentiellement protectionniste devint de moins en moins importante.
Déjà réduite par le manque à gagner résultant de la dissolution des monastères par Henry VIII en 1538, elle fut mise à mal à la suite du grand incendie de 1666, qui ravagea les trois quarts de la ville et exigea en vue de la reconstruction un afflux massif d’ouvriers, dont des tailleurs de pierres ne relevant pas de l’autorité de la compagnie. L’influence de cette dernière diminua dès lors inéluctablement sans disparaître tout à fait : elle transparaît encore parmi les livery companies de la cité de Londres et y occupe la treizième place en rang d’importance.
Au XVIIe siècle existait au sein de cette compagnie un cercle intérieur réservé à ses dignitaires, à ses membres éminents et à certains privilégiés extérieurs au métier, sans aucun lien avec lui. Les réunions (appelées « loges », ce qui ajoute à la confusion) se limitaient à l’admission de nouveaux membres et à un dîner dans une taverne des environs, si on en croit la relation qu’en fit Elias Ashmole en 1682. Ce cercle, appelé l’« Acception », ne se manifesta plus après le grand incendie, qui détruisit entre autres le bâtiment de la compagnie, situé Basinghall Street, mais certains de ses membres se retrouvèrent dans les loges fondatrices de la première Grande Loge de Londres et de Westminster.
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