Franc-maçonnerie
BnF

Les trois premiers grades : Apprenti, Compagnon et Maître

par Pierre Noël

Très longtemps les deux premiers grades, devenus symboliques, furent conférés le même jour ou le même soir. Le nouveau degré de Maître, londonien selon toute vraisemblance, qui ne fut accepté qu'avec réticence par les vieux maçons.

Le grade de Maître


Les « Obligations » (Charges) d’Anderson font état des positions d’apprentis et d’hommes de métier (fellows of the craft ou fellowcrafts, expression écossaise traduite en français par « compagnons »), soit deux étapes dans la vie d’un maçon, une première où il apprend son métier, la seconde où il le pratique en pleine possession de son art. Il s’agit à l’évidence d’une séquelle ou d’une survivance propre à une société où ces étapes étaient nécessaires. Cette société était celle, médiévale, du Livre des métiers d’Étienne Boileau, des anciennes Constitutions anglaises et des Constitutions des Steinmetzen allemands. Personne n’imagine en effet que le duc de Montagu, Désaguliers, Anderson ou l’un quelconque de leurs contemporains ou successeurs aient effectivement connu une période d’« apprentissage » avant d’accéder aux fonctions qui furent les leurs. Cette présentation était une fiction et l’est restée pendant de nombreuses années. Très longtemps les deux grades, devenus symboliques, furent conférés le même jour ou le même soir, ce qu’attestent les multiples témoignages ultérieurs, la réception de François de Lorraine à La Haye en 1731 ou celle de Frédéric, prince de Galles et fils de George II, en 1737. Ce n’était pas là faveur liée au rang éminent de ces candidats, mais règle de l’époque. Bien après que la franc-maçonnerie se sera implantée sur le continent (la première loge connue fut établie en 1721 à Rotterdam), cette pratique persistera, comme le montrent les divulgations françaises des années 1737 à 1750 et les rituels manuscrits subsistants (tel celui qui fut dédié au marquis de Gages en 1763 notamment).
En 1723, Anderson ne distinguait que deux « étapes » obligées et une « fonction », celle de maître de loge, ce qui ne l’empêcha pas de faire une fâcheuse confusion entre le maître de loge et le « maître et compagnon » dans l’article 13 des « Règlements » datant de 1720 mais publiés en 1723 (différents des « Obligations »). Dans l’édition suivante de 1738, il reconnaît l’existence d’un autre grade, celui de maître, qui peut être conféré dans les loges privées (ajout de 1725).
Un événement s’était donc produit entre ces deux dates, qui ne sera rendu public qu’en 1730 avec la publication « clandestine » de la Masonry Dissected […], de Samuel Prichard : la création d’un nouveau grade, inconnu jusque-là, celui de « maître » ou de « maître maçon ». Personne ne peut expliquer les raisons de cette innovation, sauf à mettre en cause les ressorts les plus tortueux de l’âme humaine et sa soif de distinctions !  
Jusque-là, les deux premiers grades étaient construits sur une base médiévale fonctionnelle (on passait du statut d’apprenti à celui d’artisan qualifié), à laquelle les loges écossaises, qui gardaient un contrôle réel sur la pratique du métier, avaient ajouté une dimension imaginaire, le « mot de maçon », qui apparaît comme une condition supplémentaire à l’exercice du métier. L’ensemble ne faisait qu’accentuer l’aspect protectionniste et fermé du métier, qui transparaît clairement dans les minutes des vieilles loges écossaises. Le « mot de maçon », communiqué lors de la réception, sous le sceau du secret, était bien plus qu’un mot : d’après quelques témoins indirects, il s’agissait d’une espèce de légende rabbinique basée sur les deux colonnes du temple de Salomon agrémentée de quelques signes de reconnaissance qui pouvaient être échangés en public mais à l’insu de tous, d’où la réputation sulfureuse des maçons de pouvoir se rendre invisibles. Cette réputation s’était répandue d’Écosse en Angleterre à la fin du XVIIe siècle, comme en témoigna le Dr Robert Plott en 1686 dans sa description du Staffordshire.

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Si les deux premiers degrés étaient essentiellement basés sur un serment prêté sur l’Évangile ou la Bible, comme c’était la coutume en Europe depuis le Moyen Âge (le Livre des métiers d’Étienne Boileau demandait un serment sur le saint Évangile ou sur des reliques), il n’en allait plus de même avec ce degré nouveau, londonien selon toute vraisemblance, qui ne fut accepté qu’avec réticence par les vieux maçons (et les Écossais). Il s’agissait cette fois d’un jeu scénique relatant le destin funeste d’un personnage présenté comme l’architecte du temple de Salomon, du même nom que le fondeur tyrien responsable des colonnes du Temple et de la Mer d’airain. Le tout se présente comme un « mystère » médiéval, nom collectif donné à ces représentations animées de scènes bibliques ou d’événements marquants de l’histoire sainte, communes dans les villes d’Europe et confiées, en Angleterre, aux guildes de métiers, chacune prenant en charge telle ou telle scène biblique. De ce patronage vient d’ailleurs le mot « mystère », du latin ministerium, signifiant « occupation » ou « métier ». Plusieurs cycles de ces pièces subsistent, notamment ceux d’York, de Wakefield ou de Chester. Aucun cependant ne traite de la construction du temple de Jérusalem, même si les charpentiers représentaient traditionnellement l’histoire de l’arche de Noé (le traitement du cadavre de Noé, tout aussi apocryphe, étant l’une des sources avancées de la légende du troisième degré). Ces mystères furent interdits par la Réforme protestante comme idolâtres et païens, mais leur influence se retrouva dans le drame élisabéthain. Ils ont pu par ce biais inspirer les rédacteurs de ce nouveau rituel.
 
Quelle que soit son origine exacte, la légende, qu’elle concerne Noé ou Hiram, est d’abord fondée sur la manipulation d’un cadavre dans l’espoir, d’ailleurs déçu, de lui arracher ses secrets, ce qui exhale un parfum certain de nécromancie. Bien plus tard, au XIXe siècle, la geste hiramique fut présentée comme le parangon du processus initiatique, comprenant mort et nouvelle naissance, avant d’être confisquée par les occultistes français du XIXe siècle. Telle n’était pas apparemment l’intention d’origine, où il ne s’agissait que de secrets perdus.
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