Franc-maçonnerie
BnF

Les hauts grades (l'écossisme)

par Louis Trébuchet

Originaire des îles Britanniques, la franc-maçonnerie des hauts grades arrive en France avant le milieu du XVIIIe siècle. Elle y connaîtra, sur deux décennies, un développement fulgurant quoique quelque peu anarchique.

Les trois filières de propagation des hauts grades

La franc-maçonnerie est une société discrète, on le lui reproche assez ! Son fonctionnement interne est peu ou mal connu du public. Une part de la vie maçonnique en particulier, importante par son ampleur et sa signification pour ceux qui la pratiquent, semble totalement ignorée, y compris par certains francs-maçons eux-mêmes. Il s’agit de ce que l’on appelle les « hauts grades », ou « degrés supérieurs » : après les trois premiers degrés communs à toute la franc-maçonnerie, que l’on appelle aujourd’hui « degrés symboliques », la progression maçonnique se poursuit à travers une série de degrés supplémentaires.
L’histoire nous a légué divers systèmes de ces degrés supérieurs qui, en outre, induisent souvent des variations dans la pratique des trois degrés symboliques communs à tous. Les générations précédentes ont appelé ces divers systèmes des « rites », sans pour autant qu’ils revendiquent de caractères particulièrement religieux.
On en trouve les premières traces huit ans seulement après la création de la première Grande Loge, l’année même où cette Grande Loge de Londres entérine l’existence du troisième degré symbolique. C’est dire que la partie immergée, ou « supérieure », de la franc-maçonnerie n’est pas une invention récente. En effet, une feuille imprimée en 1725 à Dublin, sous le titre de « Toutes les institutions des francs-maçons ouvertes », fait déjà allusion à des termes et à des moyens de reconnaissance qui ne seront utilisés que par le plus ancien des hauts grades irlandais, le « Royal Arch ».
Dans l’état actuel des connaissances historiques, il paraît incontestable que les racines de cette part de la franc-maçonnerie se situent toutes dans les îles Britanniques. La première manifestation est l’admission de plusieurs maîtres maçons symboliques au grade de Scots Mastr. Masons (« maîtres maçons écossais »), consignée dans une minute du 28 octobre 1735 d’une loge de Bath, dans le Somerset. La deuxième est le témoignage du colonel irlandais Hugo O’Kelly devant l’Inquisition de Lisbonne le 1er août 1738, révélant l’existence de deux degrés supérieurs en des termes propres au Royal Arch. En 1743, ce degré sera confirmé à Stirling, en Écosse, et à Youghal, en Irlande. Enfin, le 23 novembre 1743 apparaît dans un journal de Londres une convocation adressée aux « frères du Heredom écossais, ou l’ordre ancien et honorable de Kilwinning ».
Cette franc-maçonnerie des hauts grades arrivera en France avant le milieu du XVIIIe siècle. Elle y trouvera un écho favorable et y connaîtra, sur deux décennies, un développement fulgurant quoique quelque peu anarchique. Une structure organisée se dégage cependant de ce foisonnement, fondée sur la communication entre trois foyers de développement qui seront à l’origine de la formalisation des hauts grades en Europe, aux Antilles et aux États-Unis.
L’ordre sublime des Chevaliers élus, dont l’origine reste pour l’instant inconnue, compte en 1750 vingt et un grands maîtres provinciaux, pour la plupart en France mais aussi en Suisse, dans le Piémont, en Italie, à Hambourg, à Francfort et même dans les « Isles antilles damerique [sic] ». Combien de temps faut-il pour bâtir une telle organisation, compte tenu du rythme de la vie et des délais de voyage à cheval, ou en voilier, au milieu du XVIIIe siècle ? Cet ordre est très vraisemblablement à l’origine de la « Stricte Observance », système de hauts grades allemand codifié en 1752, et, par ricochet, du « régime écossais rectifié », un des principaux rites de la franc-maçonnerie française, définitivement fixé par le convent des Gaules de novembre 1778 à Lyon, sous l’impulsion de Jean-Baptiste Willermoz.
Le foyer parisien de développement des hauts grades est la loge écossaise Saint-Édouard ; elle a été fondée avant 1744 et se réclame du dernier grand maître jacobite de la Grande Loge de France, Charles Radcliffe of Derwentwater. Certains détails des degrés qu’elle diffuse montrent une triple influence (le maître écossais, l’ordre de Heredom of Kilwinning et une partie de la légende véhiculée par le Royal Arch).
Le foyer bordelais est fondé le 8 juillet 1745 par Étienne Morin, négociant, grand voyageur entre la France et les Antilles. L’étude des manuscrits aujourd’hui connus confirme que Morin introduisit alors en France une version anglaise, tronquée et simplifiée, du Royal Arch, qui lui avait été communiquée en 1744 par le captain general William Mathew, gouverneur général pour la Couronne d’Angleterre des îles Sous-le-Vent, et grand maître provincial de la Grande Loge d’Angleterre à Antigua.
Ces trois filières de propagation des hauts grades communiqueront entre elles dès 1750, conduisant à la structuration progressive, pendant la seconde partie du XVIIIe siècle, d’un ensemble relativement ordonné de degrés supérieurs. Le Grand Orient de France, sous l’impulsion de Roëttiers de Montaleau, les synthétisera en 1786 en quatre ordres, plus un ordre ouvert, ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de « rite français ». Cette synthèse se heurtera à de fortes résistances, et finalement un autre rite, commun à la France et aux États-Unis, trouvera sa forme finale en 1804 en France sous l’autorité d’Auguste de Grasse-Tilly : le « rite écossais ancien et accepté ».
Le titre d’ « écossais » attribué dès l’origine à ce système de hauts grades provient très vraisemblablement de ce qu’il fut introduit en France par des gentilshommes originaires d’Écosse ou d’Irlande, accompagnant en exil à Saint-Germain-en-Laye le dernier représentant de la dynastie écossaise des Stuarts, Jacques II.
La franc-maçonnerie française comptera alors sous l’Empire trois systèmes ou rites de hauts grades : le régime écossais rectifié, en quatre grades supérieurs au-delà des trois grades symboliques, le rite français, en quatre ordres plus un, toujours en sus des trois premiers degrés, et le rite écossais ancien et accepté, qui se définit lui-même en trente-trois degrés, incluant les trois degrés symboliques. Ce sont encore aujourd’hui les trois principaux rites pratiqués en France.
Après quelques péripéties, des systèmes de hauts grades se référant à une « tradition égyptienne », importés d’Italie au XIXe siècle, s’unirent en 1881 sous l’égide de Giuseppe Garibaldi. Aujourd’hui intitulé « rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm », riche de quatre-vingt-dix-neuf degrés, ce quatrième système de hauts grades complète le tableau actuel de la franc-maçonnerie française.
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