Franc-maçonnerie
BnF

Les hauts grades (l'écossisme)

par Louis Trébuchet

La franc-maçonnerie dévoile dans ses hauts grades non seulement une diversité insoupçonnée, mais encore une quête spirituelle que nos concitoyens imaginent encore moins !

Une chevalerie spirituelle fondée sur l’amour et l’approfondissement intérieur

À quels besoins répondent donc ces hauts grades ? Et à quoi servent-ils ? Le goût, trop humain, pour les décorations, breloques et autres colifichets vient naturellement à l’esprit. Il explique certainement l’émiettement, les recopies partielles, les inventions de grades qui marqueront la seconde partie du XVIIIe siècle. Le frère Théodore Tarade, fondateur de la loge Saint-Théodore à Paris le 9 mai 1761, recense en 1776 dans son précieux carnet : « […] les trente neufs grade cy dessus avec ceux qu’il comprennent forme la totalité des grades de la maçonnerie il y en a beaucoup d’autres qui ne se compte point que je donneré a la main La totalité monte pour posséder cest grade a 70 # 16 s [sic]. »
Cependant, la mise en ordre progressive et les significations plus profondes et cohérentes données à ces degrés par les générations successives montrent que d’autres forces sont ici à l’œuvre. Le franc-maçon d’aujourd’hui, pour qui la franc-maçonnerie des hauts grades est devenue une part importante de sa réflexion et de son approfondissement personnel, considère parfois cette profonde cohérence comme un « petit miracle ».
La première des forces à l’œuvre dans l’institution de degrés supérieurs fut la nécessité de canaliser, de coordonner la franc-maçonnerie naissante. Plusieurs de ces hauts grades sont conçus dès l’origine comme une forme de chevalerie chargée de reconstruire le temple de la franc-maçonnerie, abattu par les désordres, les excès et les scissions : « La maçonnerie reçue et établie avec tant d’éclat en France, [est] négligée et méprisée par des faux frères qui n’en ont jamais connu la fin ni les principes. […] Ainsi nous avons à ramener dans la bonne voye nos frères malheureusement égarés. »
L’emprise, réelle, des frères des degrés supérieurs sur la franc-maçonnerie française depuis le milieu du XVIIIe siècle cessera avec la reprise de contrôle des trois premiers degrés par la Grande Loge de France en 1766, et la formation du Grand Orient de France en 1773.
D’autres influences et motivations, déjà présentes, prendront alors le relais, décrites ainsi dans un de ces grades en 1763 : « D’où venez-vous ? Du centre des ténèbres. Comment en avez-vous pu sortir ? Par la réflexion et l’étude de la nature. Que nous revient-il de la connaissance de ces choses ? Nous y puisons la connaissance de ce que nous sommes nous-mêmes, de ce que la nature produit, l’effet de ses productions et le point de perfection qu’elle donne à toutes choses. »
C’est ainsi que l’on retrouvera ici ou là dans les divers parcours de cette franc-maçonnerie des hauts grades de nombreuses références à la fois aux récits bibliques de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament, et aux diverses recherches des XVIIe et XVIIIe siècles, hermétisme, alchimie, kabbale, Rose-Croix, etc.
Cet exemple d’un prolongement chevaleresque et spirituel à une organisation de métier n’est pas nouveau. Il est étrange de constater à quel point cette organisation est similaire à celle qui prévalait dans le monde arabo-perse du XIIe siècle, décrite entre autres par Shihaboddîn Omar Sohravardi (1145-1234) : une confrérie initiatique de métier en trois degrés, prolongée par une chevalerie spirituelle fondée sur l’amour et l’approfondissement intérieur.
 

Un approfondissement de l’expérience des trois premiers degrés

Aujourd’hui encore, ce cheminement progressif dans les degrés supérieurs est vécu comme un approfondissement de l’expérience des trois premiers degrés, une progression intérieure vers une vision plus spirituelle du monde et de l’autre, plus ou moins religieuse ou adogmatique selon les rites maçonniques. Un bon tiers des frères et sœurs de France s’y sont engagés. Pour la plupart, ils considèrent que c’est une part essentielle de leur vie. Chaque système de hauts grades, chaque « rite » a bien sûr ses spécificités.
Le rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm porte, selon Robert Ambelain, qui en assumera la direction en 1960, un fort accent sur les « hermétistes, cabalistes, gnostiques, rassemblés au sein des grandes organisations rosicruciennes […]. Dès lors, demande-t-il, pourquoi vouloir nimber d’une ambiance religieuse, particulière et absolue, un ésotérisme qui se veut, en fait, être un universalisme initiatique ? »
Le régime écossais rectifié n’est pas né par hasard à Lyon, ville religieuse et catholique s’il en fut. La règle maçonnique à l’usage des loges réunies et rectifiées, arrêtée au convent général de Wilhelmsbad en 1782, stipule : « Prosterne-toi devant le Verbe incarné, et bénis la Providence qui te fit naître parmi les chrétiens. Professe en tous lieux la divine religion du Christ, et ne rougis jamais de lui appartenir. »
Les frères et sœurs pratiquant les « ordres de sagesse » du rite français se considèrent parfois comme « les cisterciens de l’écossisme », en raison du caractère sobre, synthétique et ramené à l’essentiel voulu dès l’origine par Roëttiers de Montaleau. Ils décrivent leur rite comme « une voie de spiritualité éclairée par les Lumières ».
Enfin, le rite écossais ancien et accepté a précisé sa voie lors des réunions de Gand, en 1998, et d’Athènes, en 2001 : « La démarche initiatique est une recherche spirituelle qui se fonde sur la proclamation par le rite de l’existence d’un principe, dit supérieur ou créateur, connu sous le nom de Grand Architecte de l’Univers. La recherche de vérité ne peut être soumise à aucune limite et aucune contrainte dogmatique, ce qui implique le droit et le devoir, pour chaque membre du rite, d’interpréter le concept de Grand Architecte de l’Univers et les symboles selon sa conscience. »
La franc-maçonnerie, cette inconnue, dévoile ainsi dans ses hauts grades non seulement une diversité insoupçonnée, mais encore une quête spirituelle que nos concitoyens imaginent encore moins !
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