Franc-maçonnerie
BnF

Le symbole au XIXe siècle

Le lien, le sens, la dispute
par Claude Rétat

L’expression symbolique, chargée de « rendre » des objets « sensibles à l’esprit », est au service d’un sensualisme philosophique (la connaissance passe par les sens) et d’un objectif déclaré de « connaissance ».

Un rêve de science assis sur la maîtrise du langage symbolique


Le Régulateur du maçon (qui, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, fixe un canon du rite français pour les grades dits « symboliques », apprenti, compagnon, maître) montre non seulement l’omniprésence du symbole dans le rite maçonnique, mais plus encore la manière dont il est utilisé. Immergé dans une symbolique, l’initié n’est cependant pas laissé en tête à tête avec les symboles : le rituel formule un discours explicatif au fur et à mesure de leur apparition. « Ces épreuves sont toutes mystérieuses et emblématiques ; apportez-y toute l’attention dont vous êtes capable.» (Initiation.)
Sitôt le « premier voyage» accompli, le sens en est défini : « Ce premier voyage est l’emblème de la vie humaine : le tumulte des passions, le choc des divers intérêts, les difficultés […], tout cela est figuré par le bruit et le fracas qui ont frappé vos oreilles, par l’inégalité de la route que vous avez parcourue. » Et ainsi de suite. Avec le symbole viennent donc l’énoncé d’un sens, la volonté de faire sens et une situation d’enseignement : un groupe forme le néophyte par la mise en scène symbolique. Le terme d’« emblème » (largement préféré à celui de « symbole » dans le Régulateur, tandis que de nos jours le terme de « symbole » est le plus en usage) suppose une composition symbolique d’une relative complexité. À la fin du XIXe siècle, le Grand Larousse tente ainsi de distinguer ces mots proches, qui désignent un mode d’expression figuré, et qui sont souvent interchangeables : « Le symbole […] est quelque chose de connu, il se présente sans effort ; tandis que l’emblème est plus ou moins ingénieux […] et peut quelquefois demander, pour être compris, une explication plus ou moins détaillée.» (1872).
L’expression symbolique, chargée de « rendre » des objets « sensibles à l’esprit », est ainsi au service d’un sensualisme philosophique (la connaissance passe par les sens, il faut donc les impacter en premier) et d’un objectif déclaré de « connaissance » :
« Mon F. les connoissances que vous avez acquises depuis que vous avez été admis à nos Mystères, ont dû rendre sensible à votre esprit les emblêmes qui accompagnent la réception d’Apprenti, nous vous avons donné la première, c’est-à-dire que nous vous avons ouvert le chemin des connoissances auxquelles le commun des hommes ne sauroit parvenir. Plus vous irez en avant et plus à force de travail vous ferez des découvertes satisfaisantes. Réfléchissez attentivement sur tous les emblêmes qui vont accompagner votre réception.» (Deuxième degré.)
Ainsi s’enclenche un mode de questionnement intellectuel dans lequel le « mystérieux » (ce qui est voilé par l’emblème) opère comme stimulant. Le rituel construit méthodiquement le mécanisme d’une quête du sens :
« Oui, mon Frère, tout ce que vous avez vu jusqu’à présent dans la Maçonnerie, tout ce que vous y verrez par la suite, est couvert du voile mystérieux de l’emblême ; voile que le Maçon intelligent, zélé et laborieux, sait pénétrer. Faites bien attention à ce qui vous est arrivé, et à ce qui vous arrivera.» (Troisième degré.)
En administrant ce vaccin contre l’incohérence, le rituel du troisième degré (celui du maître maçon) couronne le discours sur le symbole : mission est imposée au récipiendaire de produire par lui-même « le » sens, en surmontant « diversité » et « contradictions ». Outre le paradoxe de cette liberté très dirigée, l’ambiguïté est qu’il appelle du même coup l’attention sur les imperfections, les décrochages, les limites et accidents du rituel et de la symbolique, objets eux-mêmes constitués de manière complexe et contingente dans l’histoire.
C’est à l’aide de ces deux mâchoires (d’un côté la frénésie du tout-lié, de l’autre une sensibilité aiguë à la lacune et à la discordance) que la maçonnerie du XIXe siècle, réputée bavarde, rumine un vaste discours interprétatif, à la fois fervente adepte du sens et de l’unité, mais en même temps animée et surexcitée par l’esprit critique.
De la fin du XVIIIe  siècle, elle hérite de vastes systèmes dont l’ambition – faire tout tenir et concorder dans une grille d’interprétation – va de pair avec une attention extrême portée aux emblèmes et à la symbolique. Ainsi, de Charles-François Dupuis (1742-1809), elle récupère le système d’interprétation des religions. Il s’agissait pour Dupuis, académicien et spécialiste de l’Antiquité dont l’heure de gloire sonna sous la Convention (Origine de tous les cultes ou Religion universelle, 1795), de décoder toutes les symboliques religieuses, le flambeau de la raison à la main, pour en livrer la clé unique : cette dernière consiste, d’après Dupuis, en une connaissance nullement surnaturelle, une science de la nature et de l’astronomie. Le savant, livrant au public à la fois le sens et le code des symboles religieux, entendait ainsi retrouver une science antique que les savants de la nuit des temps, c’est-à-dire les prêtres, avaient voilée pour mieux l’accaparer.
Ce que la maçonnerie emprunte au XIXe siècle (et jusqu’au XXe siècle) de ce type de système, c’est surtout, outre une référence astronomique obsédante chez de nombreux auteurs, un rêve de science assis sur la maîtrise du langage symbolique. L’idée est qu’on sait, enfin, ce que veulent dire les symboles des religions : ils codent un discours scientifique sur la nature. Par là se développe la conception d’une franc-maçonnerie qui se distingue radicalement des religions (ces dernières étant vues comme des consommatrices équivoques du symbole, des productrices d’ignorants et de dupes) mais qui en même temps les transcende et les comprend toutes, par une pleine conscience de l’expression symbolique qu’elles mobilisent et du langage symbolique dans son universalité.
Ainsi, le maçon (et auteur maçonnique prolifique) Jean-Marie Ragon se montre complaisamment offusqué, dans la seconde moitié du XIXe siècle, de ce que certaines églises catholiques ne soient pas correctement orientées : lui, maçon (mais non dévot ni croyant), sait comment et pourquoi on dispose les espaces sacrés, il est maître en orient et en symbolique, tandis que les prêtres modernes ne sont, dit-il, que des ignorants des symboles qu’ils prétendent manier.
haut de page