Franc-maçonnerie
BnF

Le symbole au XIXe siècle

Le lien, le sens, la dispute
par Claude Rétat

Le XIXe siècle ouvre et met à vif toutes les grandes questions, laissant la voie libre aux réponses les plus diverses, de l’intériorisation du symbolisme aux théorisations de son effacement.

Une superproduction de formes maçonniques


Le symbole et la symbolique sont donc des lieux de pouvoir et d’affrontement : non pas tant sur le détail de telle ou telle interprétation que sur la maîtrise même du code et sur la démonstration de cette connaissance. Autour de Ragon et au-delà, un vaste pan de la maçonnerie du XIXe siècle se pense comme enseignante et formatrice des peuples (précisément parce qu’elle s’estime elle-même instruite de l’essentiel).
Ce n’est donc pas un hasard si l’antimaçonnisme fin de siècle ne se contente pas de dénoncer les liens de pouvoir tangibles ou supposés tels : ainsi c’est la « clef des symboles secrets de la franc-maçonnerie » que prétend révéler Léo Taxil (dans Les Sœurs maçonnes, 1886). Sous ce nom, il présente comme le code ultime et obscène des arrière-loges un texte par lui fabriqué en latin de cuisine, dont l’objectif, conformément à une solide tradition antimaçonnique, est d’ouvrir les yeux du lecteur sur le sens sexuel des symboliques de la nature.
Mais c’est aussi à l’intérieur de la maçonnerie que s’exercent des luttes de pouvoir, de prestige, d’influence. Quel rite fait le mieux valoir les symboles (ou encore, quel autre « dégoûte » les maçons sitôt qu’ils entrent) ? Quelle loge, quel frère les interprète avec le plus de talent ?… Quel manuel est le plus fiable (c’est aussi le siècle du boom des manuels) ?
C’est à qui, au sein de la maçonnerie, démolira le « système de grades » de son voisin, mais aussi reconstruira le sien propre, ou jouera les grades symboliques (les trois premiers) contre les hauts grades, ou inversement… L’auteur d’un tuileur (Delaulnaye, au début du XIXe siècle) a pour maxime Risum teneatis (« On ne rit pas ! ») et pour occupation d’épouiller des documents maçonniques de leurs absurdités, pour un public de maçons. L’angoisse est grande concernant les incohérences, les tiraillements ou les franches éclipses du sens, ainsi que la prolifération des formes maçonniques, grades, rites, paramaçonneries et formes dérivées de toutes couleurs. Jean-Marie Ragon désigne comme des « superfétations » ces formes qu’il voit pulluller de tous côtés et qui à ses yeux outrepassent le raisonnable. Il en appelle quant à lui à une « orthodoxie ». Et pourtant, cette superproduction de formes maçonniques trouve encore un sens et une place à ses yeux : il en raffole et les collectionne pour lui-même, estimant que la forme maçonnique débridée teste efficacement la résistance ou la fragilité mentale des maçons, atteste (ou pas) si les intelligences peuvent résister au délire des décors, des titres et des affabulations, et pour finir permet de distinguer au sein du peuple des maçons entre « vrais initiés » et « maçons ignorants », ces derniers étant voués aux gémonies : la nef des fous-maçons (pour ainsi dire) sert en ultime ressort l’esprit de l’initiation.
Ragon, producteur d’une Orthodoxie maçonnique dont le titre dit bien l’intention dirigiste et normalisatrice, réalise du même coup ce qu’on pourrait appeler une « histoire des égarements de l’esprit maçonnique ». À travers le symbole et ses interprétations, se manifeste l’angoisse qu’éprouve la franc- maçonnerie à propos d’elle-même, au long du XIXe siècle, siècle bavard, siècle de disputations et de crises. Si elle pose un rêve de science grandiose, archaïque, sur le modèle d’une Antiquité hiératique et fantasmatique, elle constate aussi que la science appartient désormais à tous : quel code symbolique, alors, pour quels type et contenu de connaissance et pour quel mode d’action, sur quel aspect de l’humain ? Dopant et faisant prospérer les hauts grades ou les petits systèmes hauts en couleurs, la franc-maçonnerie les combat aussi et alimente un questionnement non clos sur sa propre créativité en matière de formes, d’imaginaires et de pratiques, qu’aucune prise de position « orthodoxe » sur le délirant ou le sain, sur le débridé ou le rigoureux, sur le rationnel ou l’insensé (chacun étant sensé à ses propres yeux et tous produisant du sens avec la même énergie) ne résout évidemment.
C’est aussi la fin du symbole que le XIXe siècle pense frontalement : si la franc-maçonnerie maîtrise si bien les codes du symbole, pourquoi aurait-elle encore besoin de voiler les choses, et d’utiliser des signes qui par nature poussent à l’équivoque ou fonctionnent en activant les passions ? Au début du siècle, à travers son vaste poème d’Orphée, Pierre-Simon Ballanche (1776-1847) pense, du dedans de l’ésotérisme, la fin de l’ésotérisme, qu’il estime promise à l’humanité adulte. À travers la fiction et la mise en scène romanesque, les romans de George Sand Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt (1842-1844) expriment excellemment la dialectique du romantisme social : un besoin d’éducation de l’humanité jusqu’au moment où… « le voile du temple sera déchiré pour jamais, et où la foule emportera d’assaut les sanctuaires de l’arche sainte. Alors les symboles disparaîtront » (La Comtesse de Rudolstadt). Ce « temps est proche », dit le personnage du roman qui porte cette prophétie. À la romancière (du reste nourrie de documentation maçonnique), il revient d’imaginer un rituel fictif, celui qu’elle fait vivre à Consuelo, où les initiés se partagent en deux camps, les uns dupes d’un symbolisme à leur taille (ambitions étroites, appétit de faste, interprétations limitées), les autres conscients de l’idée et du but historique : ici l’histoire et le contact émouvant de l’histoire prennent la place, comme centre et cœur du symbolisme, de l’emblème qui parle aux sens. Le fragment d’histoire humaine atroce (l’instrument de torture qui a servi, les débris de vrais cadavres que l’héroïne reçoit en plein visage) devient nouveau « symbole » vivant, par opposition aux « simulacres » (les symboles maçonniques, perçus négativement).
Ainsi, le XIXe siècle ouvre et met à vif toutes les grandes questions, laissant la voie libre aux réponses les plus diverses, de l’intériorisation du symbolisme aux théorisations de son effacement.
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