Franc-maçonnerie
BnF

Ésotérisme et franc-maçonnerie

par Jean-Pierre Brach

Ce qui est proprement « maçonnique » dans les aspects « ésotériques » de la maçonnerie, c’est avant tout non un héritage immémorial, mais la tonalité spécifique et la mise en système des matériaux considérés et de leur contenu : matériaux culturels, opératifs, religieux, artistiques, ésotériques.

La quête des sources


En raison de sa nécessaire brièveté, nous évoquerons seulement dans cette étude quelques aspects constitutifs d’une prise en compte historicisée des rapports entre ésotérisme et franc-maçonnerie. Comme l’ont bien vu des auteurs comme Roger Dachez ou Dominique Jardin, une telle approche doit impérativement tenir les deux bouts entre histoire et tradition, parce qu’il s’agit en l’occurrence de deux perspectives – mieux, de deux vécus – complémentaires visant un phénomène socio-culturel précis la mise en place de la maçonnerie dite « spéculative » et les modalités historiques selon lesquelles celle-ci s’est rapidement attribuée (ou vu attribuer) des contenus « ésotériques » (nous reviendrons sur ce terme), revendiqués comme des traditions propres et quasi immémoriales. Par « histoire », nous entendons ici le mouvement de retour critique et réflexif sur la « tradition », appréhendée pour sa part comme vécue en mode aveugle, comme « allant de soi », comme une identification spontanée mais néanmoins factice du culturel et du devenir historique lui-même au naturel. De son côté, la « tradition » est comprise ici comme une réalité recouvrant avant tout les modes de transmission de certains contenus (et, parfois, ces contenus eux-mêmes, selon l’ambiguïté constitutive du mot), ainsi que les formes de légitimation inhérentes aux impératifs de transmission et de réception. À cet égard, on ne saurait prêter trop d’attention à l’ancrage social et institutionnel de la franc-maçonnerie, ainsi qu’à son impact sur l’élaboration de ses aspects « ésotériques », surtout à l’époque (fin du XVIIe siècle) où l’intérêt pour le prestige inhérent aux secrets supposés du métier l’emporte peu à peu, chez ses membres, sur la pratique effective de celui-ci.
 

Temps historique et tradition

L’interaction entre histoire et tradition, ainsi comprises, pose nécessairement, entre autres questions, celle de l’origine. Celle-ci n’est pas appréhendée selon le régime unique de l’antériorité chronologique mais également sur le registre providentiel du déploiement du dessein divin, qui peut élire derechef tout moment du temps comme une nouvelle origine, comme l’occasion d’une refondation, d’une réinjection inattendue de « primitif » ou de « primordial » dans le cours de l’histoire (c’est là un aspect important du « temps mythique » mis en œuvre dans et par le rituel, et lié au demeurant, au sein de celui-ci, à un espace lui-même sacralisé). Les récits d’initiation maçonniques semblent souvent ainsi présupposer une « perte » symbolique, qu’il s’agit de combler ou de restituer. Le temps et ses aléas (et non une immuabilité intemporelle et anhistorique) sont alors considérés comme producteurs intrinsèques de sens, entraînant du même coup une valorisation axiologique s’attachant au devenir et au changement. À l’inverse, le concept fameux de « tradition inventée » désigne un phénomène de retour à des valeurs passées (souvent fantasmées) perçues comme fondatrices et sécurisantes, destinées à réintroduire – au moins en apparence – de l’immuable et de l’invariant au sein du changement irréversible. En ce sens, la tradition – maçonnique ou non – est toujours une création historique, une rétroprojection du présent sur le passé (et non l’inverse). Pour ces motifs, le processus de transmission de la tradition maçonnique construit en fait, et au fur et à mesure, son objet.
Ce qui est proprement « maçonnique » dans la maçonnerie et, en particulier, dans ses aspects « ésotériques », c’est donc avant tout non un héritage immémorial, mais la tonalité spécifique et la mise en système des matériaux considérés et de leur contenu : matériaux culturels, opératifs, religieux, artistiques, ésotériques. À cet égard, la quête des sources et l’étude de leur structuration sont indissociables de la recherche de leur signification, ce qui entraîne par exemple que l’« ésotérisme » ne se présente pas à l’identique au sein des différents rites.
Toutefois, il reste encore le point essentiel : sous quelles conditions est-il légitime de parler d’« ésotérisme » – maçonnique ou autre – à une époque (les décennies qui précèdent et suivent la fondation de 1717) où ni ce vocable ni, a fortiori, la catégorie conceptuelle complexe à laquelle il renvoie n’existent en fait en notre langue ? De quelque nature qu’ils soient, les matériaux concernés ne peuvent en conséquence être appréhendés selon ce que le mot en question en est venu à connoter pour nous. Aussi allons-nous consacrer le reste de cette étude à examiner – de manière nécessairement succincte – quelques-uns des principaux relais terminologiques et des canaux thématiques alors disponibles pour exprimer un tel ordre d’idées, particulièrement en contexte maçonnique.
haut de page