Franc-maçonnerie
BnF

Ésotérisme et franc-maçonnerie

par Jean-Pierre Brach

L’analyse historique tout comme l’approche symbolique de l’« ésotérisme en maçonnerie » doivent conjointement nous inciter à n’être dupes ni de la « terreur de l’histoire » ni des prescriptions abusives d’une tradition naïvement essentialisée.

Les mystères maçonniques : une relecture créative


Avant tout, ce qui s’est plus tard trouvé dénommé « ésotérisme » n’était saisissable qu’à l’intérieur d’un cadre et d’un vocabulaire religieux, empruntés soit à la thématique – répandue dans la littérature savante ou romanesque – des religions à mystères antiques, soit (et parfois simultanément) au discours des différentes confessions chrétiennes. Le principal effet de cette situation est d’articuler étroitement et du même coup, à la religion ambiante, la problématique centrale de l’initiation, dont le vocabulaire se diffuse (en anglais et en français) vers la fin du XVIIe siècle, précisément à propos des cultes à mystères païens. Au demeurant, le rapprochement entre ces cultes et l’initiation maçonnique elle-même intervient au plus tard dès la seconde moitié des années 1730, avec le(s) discours de Ramsay (1736 et 1737). À ce propos, on n’aura garde encore d’oublier les sens de « mystérieux », « secret », « élevé », souvent mobilisés à l’époque par l’épithète « symbolique », comme dans « le sens sublime et symbolique de nos mistères » (Ramsay, discours de 1736).
Parmi les ressorts thématiques qui ont servi de supports ou de véhicules aux spéculations qui n’étaient pas encore qualifiées d’« ésotériques », on peut citer les narrations symboliques – de provenance très souvent scripturaire – mises en scène et en acte dans de nombreux rituels, ainsi que les catéchismes et lectures qui accompagnent la communication de certains grades.
En rapport avec les origines mythiques liées à une histoire et à une chronologie fantasmées et reposant fréquemment sur la Bible (comme celles qui se font jour par exemple dans les diverses rédactions des Constitutions d’Anderson), différents « lieux substitués » confèrent une aura supplémentaire de mystère à l’art de bâtir, présentés qu’ils sont comme des berceaux lointains de l’architecture et des secrets symboliques attachés à sa pratique : Palestine, Écosse, Égypte. Fût-il extérieurement de pacotille, un tel exotisme géographique a évidemment joué un rôle dans l’appellation d’« écossisme » associée aux hauts grades et à la présence supposée, en leur sein, de contenus réservés. Un autre motif, important et très répandu, est celui des arts libéraux, sous le couvert desquels se transmettraient des connaissances secrètes, « doublant » en quelque sorte les savoirs proprement techniques ou artisanaux. La géométrie est ici concernée au premier chef, de par son assimilation ancienne à l’architecture et à la maçonnerie – ce dès le fameux manuscrit Regius, rédigé vers 1390, par exemple –, en raison aussi de ses correspondances symboliques et donc de l’ouverture qu’elle offre censément sur les aspects intelligibles et suprasensibles des formes et des nombres, sous-jacents à la réalité matérielle et imposant à celle-ci ordre et harmonie. Enfin, les « mystères et secrets de la nature » (ou même du monde angélique) auxquels donneraient accès la magie, l’alchimie, l’hermétisme, la kabbale ou la palingénésie ont également été présentés – surtout après 1740 – comme constituant le fin mot des mystères maçonniques, soit comme leur explication ultime, soit comme la vraie finalité du parcours initiatique, en particulier dans certains hauts grades.
On retrouve donc, au cours de cette revue très rapide des vecteurs langagiers et thématiques de l'« ésotérisme maçonnique » avant la lettre, une bonne partie des thèmes évoqués en tête de cette étude (question de l'origine, accrétion de matériaux culturels appartenant à des domaines différents, interaction constante entre mouvements de société, réflexion historique et habitus vécu de la tradition). S'il ne peut être question, au demeurant, d'examiner ici les modifications en profondeur introduites, dans la perception des contenus en cause, par l'apparition ultérieure du vocable et de la catégorie conceptuelle d'ésotérisme, il découle néanmoins de ce qui précède que les considérations fréquentes d'ancienneté (réelle ou supposée), d'authenticité ou d'orthodoxie maçonniques, revendiquées comme inhérentes à tel grade ou rite, dans sa singularité ou son ensemble, ne sauraient en l'occurrence posséder de véritable pertinence. En effet, toute reprise – actuelle ou passée – d'un héritage traditionnel quelconque (maçonnique ou autre) en représente implicitement une relecture créative (et, à ce titre, plus ou moins infidèle ou « hétérodoxe »). Ainsi, toute réinterprétation de la tradition en est également, et qu'on le veuille ou non, une genèse, un nouveau moment fondateur. Pour toutes ces raisons, l'analyse historique tout comme l'approche symbolique de ce qui serait mieux qualifié, en définitive, d'« ésotérisme en maçonnerie » doivent conjointement nous inciter à n'être dupes ni de la « terreur de l'histoire » (M. Eliade, Le Mythe de l'éternel retour, 1949) ni des prescriptions abusives d'une tradition naïvement essentialisée.
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