Franc-maçonnerie
BnF

Saisies et spoliations des archives maçonniques
durant la Seconde Guerre mondiale

par Martine Poulain

La lutte contre les francs-maçons fut un des espaces emblématiques de la Collaboration, toujours dominée par le pouvoir nazi. Des listes de noms sont systématiquement fournies aux occupants et les documents des institutions sont saisis.

La Collaboration

Les idées portées par les francs-maçons figurent parmi les premières ennemies du nazisme. Dans tous les pays occupés, la recherche et la saisie de leurs archives et de leurs biens sont l’une des priorités du Reich : « Juifs, francs-maçons et leurs alliés, qui sont adversaires des idées nationales-socialistes, sont les auteurs de la guerre actuelle menée contre le Reich. La lutte méthodique contre ces puissances sur le terrain des idées est une tâche de guerre indispensable », proclame le Führer. Parallèlement, le régime de Vichy fait, dès juillet 1940, de la lutte contre les supposés pouvoirs occultes de la franc-maçonnerie l’un des emblèmes de sa politique de « Révolution nationale ». Le maréchal Pétain est un antimaçon convaincu : « La franc-maçonnerie est la principale responsable de nos malheurs actuels, c’est elle qui a appris aux Français le mensonge et c’est le mensonge qui nous a menés où nous sommes. » La lutte contre les francs-maçons fut un des espaces emblématiques de la Collaboration – une Collaboration toujours dominée par le pouvoir nazi.
 

Les saisies d'archives et de bibliothèques maçonnes

Les saisies de documents des institutions ou personnalités franc-maçonnes sont effectuées aux premiers jours de l’Occupation : la bibliothèque et les archives du Grand Orient sont saisies par les commandos spéciaux du baron von Künsberg le 14 juin 1940, et l’immeuble réquisitionné. Très vite, l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) prend la main sur ces saisies, Alfred Rosenberg rapportant en novembre 1940 que « tout ce que possédait le Grand Orient de France, la Grande Loge des indépendants […], le Grand Orient de Belgique, le Conseil suprême de la maçonnerie belge, etc. est déjà en partie emballé et, pour une autre part, déjà arrivé en Allemagne ».
Dans le même temps, l’antimaçonnisme de Vichy se structure et agit : la loi du 13 août 1940 interdit les « sociétés secrètes » et exige des fonctionnaires une déclaration d’appartenance ou de non-appartenance ; le 27 août 1940, Bernard Faÿ, professeur au Collège de France, nommé le 6 août administrateur de la Bibliothèque nationale après la destitution de Julien Cain, est chargé d’inventorier, de conserver les documents et objets saisis et d’organiser un « musée des Sociétés secrètes », service qu’il confiera à Philippe Poirson.
En novembre, il obtient des services de sécurité allemands l’immeuble du Grand Orient, puis, assisté de ses hommes de main et souvent de policiers ou officiers allemands, dont les SS Moritz puis Stubber, il effectue nombre de perquisitions, faisant saisir « des tonnes d’archives ». Les principales loges de province, en zones occupée comme non occupée, sont pillées, et leurs archives rejoignent le Grand Orient ou la Société théosophique, dont l’immeuble est lui aussi réquisitionné. En octobre, l’exposition « La franc-maçonnerie dévoilée » accueille un million de visiteurs au Petit Palais.
La loi du 11 août 1941 ordonne la publication au Journal officiel des noms des anciens dignitaires et leur interdit l’accès à la haute fonction publique ainsi qu’aux charges et emplois déjà interdits aux juifs par la loi du 2 juin, ce à quoi s’emploient activement les services de Bernard Faÿ, sous la direction de l’inspecteur de police Moerschel, en publiant une liste de quatorze mille noms.
Ces listes sont systématiquement fournies aux occupants, qui envoient les archives les plus importantes à l’École des cadres du parti nazi, la Hohe Schule, à Francfort. Malgré ses efforts, Bernard Faÿ sera peu à peu marginalisé dans la lutte contre les francs-maçons, Vichy reprenant la main par la création de services concurrents et laissant au professeur les seules activités de communication et d’édition antimaçonne, via, par exemple, la revue Les Documents maçonniques.
 

Des restitutions parfois difficiles

Dès le 6 mai 1944, une ordonnance du Comité français de libération nationale déclare la nullité des actes de spoliation accomplis par l’ennemi ou sous son contrôle. Les opérations de restitution sont mises en place dès la Libération. Les 8 000 volumes et 80 tonnes d’archives et objets confisqués sont rendus au Grand Orient, qui décide de confier ses archives historiques à la Bibliothèque nationale. La Société swedenborgienne récupère 6 000 ouvrages, la Société théosophique de France 2 000 livres et brochures, tout comme, par exemple, la fédération française du Droit humain ou la loge Les Démophiles de Tours. Mais beaucoup d’archives ou de bibliothèques maçonnes envoyées en Allemagne subissent de longues transhumances accompagnant l’évolution des opérations de guerre. Des collections maçonniques sont identifiées à Arnstadt, en Thuringe, à Slawa, au château de Himmler (60 000 volumes sur la franc-maçonnerie, appartenant pour une part à Albert Lantoine et Oswald Wirth), etc. Ces dernières sont saisies en mai 1947 par la police polonaise désormais communiste et prendront le chemin d’un autre exil. Car, entre-temps, le pouvoir soviétique considère les biens spoliés par les nazis découverts sur les territoires de ses nouveaux satellites (autour de 10 millions de livres) comme autant de « trophées de guerre » à saisir en dédommagement des pertes subies par l’Armée rouge dans le conflit mondial.
C’est ainsi que nombre d’archives ne reviennent qu’après la chute du mur de Berlin, entre 1991 et 2000, non sans de difficiles négociations : 688 cartons sont restitués au Grand Orient, 196 à la Grande Loge de France, 42 au Droit humain, 46 au Conseil supérieur des loges, 34 à la Société théosophique de France, de même que quelques bibliothèques maçonnes à des personnes privées. Certaines archives attendent toujours d’être restituées.
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