Franc-maçonnerie
BnF

Les sœurs de la République

par Andrée Prat

Le mouvement républicain qui s’est développé après 1848 a attiré les femmes. Avec lui, leur féminisme a pu s’affirmer ; il leur semblait être la seule voie capable de conduire à des transformations sociales permettant égalité et laïcité.

Le fort engagement féminin dans les luttes sociales


À la fin du XIXe siècle, la création des loges mixtes du Droit humain et de la Grande Loge symbolique écossaise mixte marque une évolution certaine de la franc-maçonnerie. Durant tout ce siècle, les idées de 1789 ont fait leur chemin, et, après 1871, la république s’installe en France. Le féminisme s’est développé, il a pris force et vigueur en même temps que l’idée de laïcité. Les femmes initiées en franc-maçonnerie se sont mobilisées. Elles ont œuvré pour que soient abrogés les articles du Code civil les concernant qui les plaçaient au second plan derrière les hommes. Elles ont fait reculer les préjugés, entendre leurs voix et ont influencé les réformes.
Parmi toutes ces femmes, certaines figures dominent car elles ont connu une notoriété nationale et internationale. On peut citer Maria Deraismes, Clémence Royer et Louise Michel. Maria Deraismes, initiée en janvier 1882 dans une loge masculine, était connue comme conférencière mais aussi pour ses écrits engagés. Elle s’est impliquée très tôt dans le mouvement féministe. Elle a présidé la Ligue française du droit des femmes et, en 1878, le premier Congrès féministe international des femmes. Républicaine, elle s’applique à démontrer aux femmes de Pontoise, où elle réside une partie de l’année, que la république n’est pas dangereuse. Elle rejette les dogmes religieux, même si elle se dit déiste et refuse le qualificatif de « national » au clergé trop inféodé à Rome. Elle a su rassembler autour d’elle des femmes afin de créer la première loge mixte, Le Droit humain, issue de la Grande Loge symbolique, qui donnera naissance à l’ordre maçonnique mixte international Le Droit humain en 1901.
La grande scientifique Clémence Royer était célèbre pour sa traduction de l’œuvre de Darwin et les commentaires qu’elle y avait joints. Elle s’est dégagée très tôt du milieu ultraroyaliste où elle était née. Dès 1848, elle adhère à l’idée républicaine et à la laïcité. Au cours d’une vie errante en France, en Angleterre et en Suisse, elle démontre que la méthode scientifique peut être utilisée pour la recherche politique et philosophique. Elle imagine une « dîme sociale » qui deviendra plus tard l’impôt sur le revenu. Elle déclare n’avoir comme dieu que la vérité. Renan dit d’elle « qu’elle était presque un homme »… Louise Michel est initiée en 1904, quatre mois avant sa mort. Sa venue revêt beaucoup d’importance, car son passé de communarde est connu. Elle vient tard à la franc-maçonnerie mais dit ne pas avoir su que des femmes pouvaient être initiées. Louise Michel défend l’engagement républicain dans la transformation de la société, alors que le courant socialiste commence à se développer en politique. La loge où elle est initiée portait le titre de « Philosophie sociale ».
Ces trois exemples ne peuvent à eux seuls montrer le rôle des « sœurs de la république » : il faut aussi évoquer toutes celles qui ont été membres fondateurs de la première loge mixte, le 4 avril 1893, ainsi que celles qui les rejoignent rapidement. La plupart d’entre elles viennent des milieux de l’artisanat et du commerce, des classes moyennes. Les professions libérales sont peu représentées – les doctoresses Marie Pierre, Dorothée Chellier et Olga Grienewitch en sont de rares exemples. Leurs âges tournent autour de la quarantaine. Elles maîtrisent bien le français et ont sans doute fréquenté les écoles Guizot. Le mouvement républicain qui s’est développé après 1848 les a attirées. Avec lui, leur féminisme a pu s’affirmer ; il leur semblait être la seule voie capable de conduire à des transformations sociales permettant égalité et laïcité.
Pour arriver à faire reconnaître leurs droits et à améliorer leurs conditions de vie, ces femmes se sont retrouvées dans des associations ; Maria Deraismes, Maria Pognon et Marie Bonnevial ont dominé la Ligue française des droits des femmes, alors que Louise Barberousse s’est consacrée à la Ligue de protection des femmes et que Louise Wiggishof a milité au sein de l’Association pour l’amélioration du sort des femmes.
Ces divers groupes ne sont pas isolés les uns par rapport aux autres. Maria Martin l’a montré avec la Solidarité des femmes. Julie Pasquier a animé la Fédération française des sociétés féministes. Comme l’avait souhaité Victor Hugo, elles ont œuvré pour que « le XIXe siècle soit le siècle des femmes ». Pour que le mouvement féministe soit connu hors de leur cercle et parce que la loi le leur permettait depuis peu, elles ont été journalistes. Maria Martin publie le Journal des femmes, Marie Bonnevial est rédactrice de La Fronde et de la Revue socialiste de Benoît Malon. En même temps, elle dirige le Cercle littéraire des femmes à Lyon. Installée en Algérie, la doctoresse Dorothée Chellier a publié Voyages dans l’Aurès. Notes d’un médecin envoyé en mission chez les femmes arabes.
Les féministes ont adhéré à la république qui se met en place. Elles font leur la devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Certaines vont un peu plus loin. Comme Maria Deraismes, elles sont persuadées que les questions de société doivent être les préoccupations du gouvernement. Elles approuvent le courant socialiste, qui en est à ses débuts. Songeons à l’action de Louise Michel ou à celle de Maria Pognon pendant la Commune. Louise Barberousse déclare être « militante socialiste », alors que Julie Pasquier crée l’Union féministe socialiste en 1901. On ne sait pas si toutes ces femmes ont connu et rencontré Jean Jaurès.
On est en droit de se demander si ces femmes ont créé autre chose que des associations et des écrits. Oui, pour quelques-unes qui sont arrivées à assumer des responsabilités jusque-là réservées aux hommes. En 1896, Florestine Mauriceau est la première femme administrateur d’un bureau de bienfaisance. Eliska Vincent participe à la Caisse des écoles et crée le patronage Les Amis de l’adolescence. Marie-Georges Martin est déléguée de la Ligue de l’enseignement pour le Ve arrondissement. Marie Bonnevial œuvre pour que soit créé le Syndicat des instituteurs. On reconnaît son action, et, en 1900, elle accède au Conseil supérieur du travail. La même année, Clémence Royer est décorée de la Légion d’honneur.
Marie Béquet de Vienne et Louise Koppe ont réalisé des œuvres qui montrent leur grande humanité. Marie Béquet, épouse de Vienne, a consacré sa vie et sa fortune à apporter une aide morale et matérielle aux mères célibataires. En 1860, elle a créé la Société des amis de l’enfance, reconnue d’utilité publique en 1880. En 1876, elle ouvre au 209, boulevard du Maine (Paris, XIVe arrondisseent) un refuge de trente-deux lits. Celui-ci sera installé au 9 bis, rue Jean-Baptiste-Dumas (dans le XVIIe arrondissement), avec soixante-quatre lits. Aujourd’hui, la Fondation Marie Béquet-de-Vienne est toujours à cette adresse. De son côté, Louise Koppe fonde, en 1860, une association : La Femme dans la famille et la société. En 1891, elle ouvre la Maison maternelle de Belleville au 41, rue Fessart (Paris, XIXe arrondissement). On y héberge des enfants de trois à seize ans dont les parents connaissent de grandes difficultés et qui regagnent leurs familles quand la situation s’est améliorée.
Que dire en conclusion ? Il est clair que les premières femmes venues à la franc-maçonnerie étaient très engagées dans les luttes sociales et qu’elles ont su imposer leur présence. Le message a-t-il été retransmis ? Nous pouvons l’affirmer, ne serait-ce qu’en regardant ce que les femmes ont accompli dans la difficile période de la Seconde Guerre mondiale, où elles ont participé à la Résistance au quotidien et défendu la République.
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