Franc-maçonnerie
BnF

La République universelle

par Pierre-Yves Beaurepaire

La franc-maçonnerie prend dès le premier tiers du XVIIIe siècle une dimension européenne, puis mondiale. Réunir l’ensemble des frères dispersés en rouvrant le chantier de Babel est le mythe fondateur par excellence de la République universelle des francs-maçons.

Rouvrir le chantier de Babel

Dans son « Mémoire au duc de Brunswick », alors chef de la Stricte Observance templière, Joseph de Maistre écrit : « Si nous allons encore adopter un gouvernement qui nous cantonne chacun chez nous, tous les maçons ne seront qu’un tas de sable sans chaux ; et dépourvus de toute conscience en Europe, il y aura des maçons et point d’ordre maçonnique. » De fait, la franc-maçonnerie prend dès le premier tiers du XVIIIe siècle une dimension européenne, puis mondiale si on considère les fondations coloniales, précoces et nombreuses aux Indes, dans la Caraïbe ou en Amérique septentrionale. Cette réussite tient fondamentalement au projet maçonnique des pères fondateurs de l’ordre : rouvrir le chantier de Babel, mythe fondateur par excellence de la République universelle des francs-maçons. La franc-maçonnerie a vocation à réunir l’ensemble des frères dispersés sur les deux hémisphères depuis la chute originelle, l’effondrement de Babel, sanction du Grand Architecte à la désunion des ouvriers, envers leur hybris – la démesure de leur orgueil.
Dans un siècle où l’Europe projette ses conflits jusqu’aux confins du monde colonial, le chantier de la Fraternité universelle est titanesque. Pour le mener à bien, les francs-maçons doivent dilater l’espace de concorde et de paix qu’offre le temple de chaque loge jusqu’aux limites du monde connu, car « le Monde Entier n’est qu’une grande République, dont chaque Nation est une famille et chaque particulier un enfant ». On peut mettre en évidence quatre principaux modèles concurrents d’organisation et de construction de l’espace maçonnique européen, dont on observe aujourd’hui encore les marques.
D'autres francs-maçons adoptent une position encore plus tranchée. Refusant toute assimilation de leur République universelle à l'Europe du XVIIIe siècle et à ses prolongements coloniaux, ils considèrent que pour bâtir leur cité idéale les frères doivent rompre radicalement avec un monde profane voué au chaos. Après avoir imaginé un temps investir les îles de Lampedusa et de Linosa, ils retiennent le continent neuf par excellence, l'Australie, où les ouvriers du temple pourraient jeter les bases d'un État franc-maçon. Le baron de Hundt, qui devait fonder la Stricte Observance, avait quant à lui initialement songé au Labrador pour en faire une République aristocratique.
Pour les partisans de la Stricte Observance templière, réforme maçonnique d’essence chevaleresque et chrétienne, le cosmos maçonnique se confond avec l’Europe chrétienne. La carte de l’Ordre est celle de l’Europe templière, carte volontairement datée, volontairement anachronique, propice aux utopies ou contre-utopies. Pour maintenir l’ordre, sans quoi le cosmos maçonnique redeviendrait chaos, les francs-maçons doivent monter la garde aux bornes de la chrétienté et repousser tous ceux dont l’altérité dissoudrait la cohésion du groupe des élus si on les laissait y pénétrer. Il s’agit d’établir des confins militaires aux marges de l’Europe chrétienne.
La Grande Loge de Londres propose quant à elle une organisation de l’Europe maçonnique comparable, par anticipation, à celle d’un Commonwealth, avec des dominions bénéficiant d’une réelle autonomie interne. Elle organise l’Europe maçonnique en grandes loges provinciales dont le ressort se confond avec les frontières politiques des États mais se réserve le droit de constituer ou de reconnaître de nouveaux ateliers hors des possessions britanniques. En résultent de nombreux affrontements avec les obédiences françaises notamment, où interfèrent enjeux strictement maçonniques mais aussi diplomatiques, tant les diplomates ont été des vecteurs essentiels du flambeau maçonnique à travers l’Europe et le Proche-Orient.
À cette thèse anglaise, la Grande Loge puis le Grand Orient de France opposent celle d’une Europe maçonnique structurée en obédiences nationales, véritablement souveraines et pas seulement autonomes, dans l’étendue d’un ressort borné par les frontières politiques des États. Paris met sur pied une commission pour les Grands Orients étrangers chargée de négocier des traités d’amitié avec les Grandes Loges nationales de Suède et de Prusse notamment, de favoriser la création d’obédiences souveraines dans les royaumes de Naples et de Pologne. Il s’agit à terme de contraindre Londres, qui revendique une « maternité universelle » sur l’ensemble du corps maçonnique, à s’asseoir à la table des négociations sur un pied d’égalité pour lui faire admettre le principe d’une organisation du corps maçonnique sur des bases nationales. Sentant son hégémonie menacée, la Grande Loge d’Angleterre des Modernes, déjà confrontée au schisme des Anciens, réagit en considérant la sphère maçonnique comme irréductible à l’Europe profane. Par nature cosmopolite, elle vise à recréer la chaîne d’union entre les frères dispersés sur les deux hémisphères et transcende les frontières politiques, linguistiques et confessionnelles. L’argument séduit une majorité de francs-maçons des Lumières, alors que le modèle national du Grand Orient emporte certes l’adhésion de souverains éclairés soucieux de contrôler les loges de leurs États – notamment en Autriche et en Suède – mais ne s’imposera qu’au XIXe siècle avec la remise en cause du cosmopolitisme politiquement neutre du XVIIIe siècle.
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