Franc-maçonnerie
BnF

La République universelle

par Pierre-Yves Beaurepaire

« Vous ne serez étrangers en aucun lieu ; partout vous trouverez des frères et des amis ; vous êtes devenus des citoyens du monde entier ! »

Une sociabilité en réseau authentiquement cosmopolite et européenne

Quel que soit le modèle considéré, le projet d’une République universelle des francs-maçons à géographie variable, bornée à l’Europe et à ses dépendances ou véritablement universelle, ne peut se concrétiser sans la mise sur pied de réseaux de correspondances et de loges qui structurent le monde maçonnique. Il faut également jeter les bases d’un droit maçonnique international, mettre au point des protocoles d’échanges de visiteurs, des échelles d’équivalence de grades, rendues nécessaires par la multiplication rapide des systèmes de hauts grades. C’est ce que les pionniers de l’Ordre maçonnique, hommes de réseaux – réseaux académiques, confessionnels,  de négoce, bancaires, diplomatiques ou artistiques –, ont bien compris. À Metz, carrefour d’influences maçonniques, Antoine Meunier de Précourt demande par exemple en 1760 à la Grande Loge de France, dont il est l’un des officiers les plus actifs, « la liste de toutes les loges qui sont émanées comme nous de la vôtre, afin d’établir entre elles et vous cette correspondance générale qui doit régner de l’orient à l’occident et du septentrion au midi entre tous les corps réguliers ». Il continuera son œuvre à Hambourg puis en Russie.
Les obédiences nationales prennent rapidement conscience que ces réseaux de correspondances et d’échanges permettent aux loges de leur ressort de s’évader, de constituer un espace de relations autonomes qui transcende les frontières politiques où elles peuvent jouer un rôle à leur mesure – c’est notamment le cas de Marseille dans le bassin méditerranéen, de Lyon en Europe médiane ou de Strasbourg. Le Grand Orient de France les met en garde : « Une correspondance avec l’étranger entraîne toujours de graves inconvénients. La distance des lieux occasionne des retards dangereux, et il peut même arriver que toute communication soit interrompue, alors une loge reste isolée et languit, privée des avis et des secours dont elle a besoin. Au contraire, une correspondance avec un Grand Orient national n’est exposée à aucun danger et produit les plus grands avantages. »
Pour l’heure, si ces échanges sont activement recherchés, c’est que le projet des pères fondateurs de 1717-1723 n’est autre que de « permettre à des hommes qui sans cela ne se seraient jamais rencontrés » de se découvrir et de s’apprécier. L’accueil de l’autre, en qui l’on reconnaît un frère, de ce voyageur étranger qui apporte la preuve vivante de l’existence d’une Europe maçonnique et fraternelle, revêt dans ces conditions une importance essentielle. « Vous ne serez étrangers en aucun lieu ; partout vous trouverez des frères et des amis ; vous êtes devenus des citoyens du monde entier ! » s’exclame le secrétaire de la loge Saint-Louis des Amis réunis, à Calais, à la veille de la Révolution. On a là, à l’évidence, la marque d’une sociabilité en réseau authentiquement cosmopolite et européenne. À ces voyageurs, volontaires ou non, la franc-maçonnerie offre un viatique, le certificat, visé par le secrétaire des loges visitées, prémices du passeport maçonnique que Joseph de Maistre rêve d’établir : « La correspondance étroite avec les frères étrangers et nos devoirs envers eux, qui constituent essentiellement la république universelle sont encore un objet de la plus grande importance. Il faudra faire sur ce sujet quelques bonnes lois qui puissent établir plus de relation, plus d’union entre les différentes sociétés, et concilier la bienveillance avec la prudence à l’égard des frères voyageurs. »
La sociabilité maçonnique répond aux attentes spécifiques et complémentaires des militaires en déplacement, des négociants et des banquiers, des étudiants effectuant leur Grand Tour, en mettant sur pied des structures d’accueil adaptées, dont voici quelques exemples : La Candeur, loge de l’université de Strasbourg, La Réunion des étrangers, loge de l’ambassade de Danemark à Paris, L’Irlandaise du Soleil levant, loge des étudiants en médecine irlandais de l’université de Paris, Les Amis réunis, loge de la haute finance protestante, des artistes français et étrangers de renom et de leurs mécènes, ou encore, à Bordeaux, L’Amitié, ancienne « Amitié allemande », loge des grandes maisons de négoce originaires de la Baltique. Ces loges sont d’ailleurs mentionnées dans les guides de voyage du temps.
Le cosmopolitisme du siècle des Lumières ne se confond cependant pas avec l’universalisme. Les routes du Grand Tour et leurs étapes obligées, les séjours dans les académies et les universités européennes, les précepteurs étrangers, la pratique du français, la visite des salons et des figures de la République des lettres ont contribué à forger cette élite européenne aux effectifs réduits mais à la surface sociale et à l’influence politique et culturelle considérables. C’est elle qui fixe les normes de la « culture légitime ». Par là même, c’est elle qui détermine les critères qui disqualifient voire discriminent. On voit ainsi clairement les frères définir les critères de compatibilité que tout candidat à l’initiation doit posséder préalablement à son introduction dans le temple des amis choisis. À défaut, il risquerait de perturber l’harmonie fraternelle. Le philosophe Lessing reprochera d’ailleurs à ses frères de recevoir trop souvent des profanes en qui ils ont reconnu préalablement aux épreuves initiatiques des semblables. Ce refus d’une altérité trop accusée, d’une différence qui loin d’être une source d’enrichissement pour la petite communauté contribuerait au contraire à sa dissolution, a conduit les loges du XVIIIe siècle à circonscrire le cosmos maçonnique, à définir les contours d’une identité maçonnique, largement déterminés par des critères profanes.
En bornant le cosmos maçonnique, les frères en sont en effet arrivés à identifier un « autre absolu », dont la différence irréductible menace l’intégrité de la communauté fraternelle. Selon le contexte et l’environnement profanes, ils ont identifié cet autre absolu au juif, au musulman ou au « sang-mêlé » dans les Antilles, qui porte sur son visage les stigmates du chaos indifférenciateur qui menace la société coloniale, si l’on tolère les fruits empoisonnés des unions mixtes.
Sur le Vieux Continent, l’exclusion des non-chrétiens du cosmos maçonnique a pris très tôt un caractère normatif. À Marseille, La Parfaite Sincérité stipule dans l’article 12 de ses « Statuts et règlement » que « tous profanes qui auraient le malheur d’être juifs, nègres, ou mahométans ne doivent point être proposés ». Trois ans plus tôt, le 20 mai 1764, La Parfaite Amitié, orient de Toulouse, avait elle aussi résolu « de ne pas recevoir les juifs dans la loge ». Dans les deux cas, on ne laisse donc même pas aux juifs la possibilité du ballottage. On est loin des Constitutions de 1723, mais beaucoup plus près des réalités de la vie maçonnique d’alors.
Au total, la République universelle des francs-maçons apparaît complexe, paradoxale, en un mot plurielle. Ce cosmos parsemé d’archipels maçonniques ne se révèle pas un univers en expansion, qui finirait par englober la sphère profane. S’il a vocation universelle, il s’est rapidement trouvé borné par ses promoteurs, à l’instar de l’Empire romain sous Auguste. Or, ces bornes ne sont pas maçonniques, elles sont profanes : linguistiques, politiques, religieuses, culturelles, sociales, voire ethniques. Il faudra attendre les révolutions du XIXe siècle et les nationalismes pour qu’une aile libérale puis radicale engage la franc-maçonnerie dans les combats politiques et milite dans une perspective internationaliste. On la verra alors participer à l’aventure du pacifisme européen et du mouvement espérantiste.
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