Franc-maçonnerie
BnF

Les loges des Lumières

par Michel Delon

Selon Condorcet, la mission des Lumières est de « lutter contre des "merveilles" que leurs inventeurs couvrent "des voiles du mystère". » La multiplication des grades et la complication des mystères maçonniques vont donc à l’encontre de la perspective éclairée.

Des enjeux partiellement partagés


Les loges sont parmi les lieux de sociabilité où se vivent les Lumières. Avec les salons et les cafés, les académies et les sociétés savantes, elles permettent une rencontre des personnes et une circulation des idées. Elles se multiplient au cours du XVIIIe siècle à travers la France. Elles arrivent d’outre-Manche, comme l’empirisme ou l’esprit expérimental. Elles suivent les déplacements des Anglais sur le continent, que ce soient ceux des jacobites favorables aux Stuarts ou bien des diplomates hanovriens, des voyageurs du Grand Tour ou bien des négociants. Les loges sont traversées par les contradictions d’une époque de transition, de la société féodale par ordres à une société libérale. D’après les calculs des historiens actuels, les trois quarts des adhérents sont des roturiers, des marchands et artisans, qui constituent une nouvelle élite du mérite et de l’argent, mais les loges restent marquées par une obsession de la hiérarchie par grades et par un souci de reconnaissance de la part de l’élite traditionnelle de la naissance. Il est significatif que soit élu comme « grand maître de toutes les loges régulières de France » en 1743 un prince du sang, Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont. L’expérimentation morale et sociale que représentent l’égalité, la circulation de la parole entre frères et le rituel des élections n’est pas différente, de ce point de vue, de l’expérimentation scientifique qui ne néglige pas l’authentification par les autorités sociales et académiques, à côté des preuves rationnelles et objectives. La fraternité, revendiquée entre des représentants des élites nouvelles qui bénéficient d’un capital culturel et économique, ouvre des failles dans la rigueur de la hiérarchie traditionnelle. Les aventuriers s’y engouffrent : Saint-Germain, Cagliostro, Casanova. Le lexique témoigne de cette ambivalence. Antoine François Prévost, traditionnellement nommé « l’abbé Prévost », qui a vécu en Angleterre et a décrit des cérémonies maçonnes dans le périodique Le Pour et Contre, introduit un article « Frey-maçon » dans le Supplément à la première édition du Manuel lexique, ou Dictionnaire portatif des mots français dont la signification n’est pas familière à tout le monde (Paris, 1755) : « Terme anglais, qui signifie Franc-Maçon, ou maçon libre, et qui est le nom d’une confrérie fort ancienne, entre gens de toutes sortes de rangs et de professions, dont le principal caractère est un secret inviolable sur le fond de leurs engagements. Ils font profession d’ailleurs d’aimer toutes les vertus chrétiennes et morales. Cette société, qui jouissait d’une sorte de considération en Angleterre, n’a pas peu perdu à s’étendre hors des bornes de cette île. » La définition insiste sur la diversité sociale et manifeste une hésitation entre les valeurs morales incarnées par la franc-maçonnerie et la méfiance suscitée par un développement qui serait mal contrôlé sur le continent.

De la vertu théologale de la charité à la philanthropie

L’historiographie a rendu compte de la croissance de la maçonnerie, en France comme dans l’ensemble de l’Europe, à travers une série de métaphores, anatomiques ou organiques (modèle capillaire ou réticulaire), géographiques (archipel) ou astronomiques (nébuleuse). Elle a justement souligné la diversité et la plasticité d’un idéal qui se prête à des interprétations et à des infléchissements divergents. L’expansion mêle un projet de développement organisé à des initiatives individuelles, un effort de coordination à des aventures centrifuges. Les Constitutions de la Grande Loge de Londres, publiées en 1723 par le pasteur James Anderson, récusent l’athée et le libertin ; elles promeuvent un déisme dans lequel peuvent se reconnaître les diverses religions du continent. Ce déisme est parfaitement compatible avec l’anglicanisme outre-Manche, le protestantisme en Allemagne, mais aussi avec le catholicisme dont se réclament de nombreux prêtres maçons en France. Il peut être compris comme une morale altruiste et charitable, dénouant ses liens avec les dogmes chrétiens. La loge des Neuf Sœurs est fondée en 1776 par Jérôme de Lalande, dont l’engagement athée s’affirme au cours des années qui suivent. Artistes, savants et hommes de lettres français y voisinent avec des représentants de la révolution américaine. Comme « bienfaisance » au début du XVIIIe siècle, le néologisme « philanthropie » vient concurrencer la vertu théologale de la charité. Le même déisme peut se charger de références aux ordres de chevalerie anciens, à l’hermétisme de la Rose-Croix, à des rêveries mystiques sur les lettres et les chiffres issues de la kabbale juive, voire à l’alchimie et à l’astrologie. Martines de Pasqually diffuse un ésotérisme chrétien à travers l’ordre des élus Coëns ; Giuseppe Balsamo, qui se prétend comte de Cagliostro, introduit en France une maçonnerie dite « égyptienne », à grand renfort de rituels spectaculaires. La multiplication des grades et la complication des mystères vont à l’encontre de la perspective éclairée ; l’illuminisme s’oppose alors aux Lumières.

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Condorcet propose ainsi en 1785 un éloge du comte de Milly, associé à l’Académie des sciences pour ses travaux de physique et de chimie. Il se montre sans indulgence à l’encontre d’une « société, dont l’origine est inconnue, ou du moins obscurcie par des fables ». Il en explique certaines caractéristiques : « La chimie n’a été pendant longtemps qu’un recueil de procédés presque tous secrets, ou qui du moins avaient commencé par l’être […]. M. le comte de Milly, avide de connaissances, et prompt à embrasser tous les moyens d’en acquérir, avait voulu être admis dans toutes les sociétés où il pouvait espérer de trouver quelques lumières, et surtout dans celles qui, faisant profession d’avoir une doctrine secrète, excitent une curiosité plus vive. » La curiosité est légitime, elle risque de se dévoyer dans un « langage bizarre » et dans des « cérémonies burlesques ». Condorcet conclut l’éloge en rappelant la mission de l’Académie des sciences, qui est plus généralement celle des Lumières : lutter contre des « merveilles » que leurs inventeurs couvrent « des voiles du mystère ». Les chemins de la franc-maçonnerie et des Lumières ne s’identifient que partiellement.
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