Franc-maçonnerie
BnF

Les francs-maçons et la Révolution française

par Éric Saunier

« Avec ce même régime, il n'étoit pas impossible d'organiser en France des loges de brigands et de distribuer les rôles de soldats et même de bourreaux de la Révolution. » Augustin de Barruel, 1800

La thèse des origines franc-maçonnes de la Révolution


La  phrase qu’écrit le jésuite Augustin de Barruel dans l’abrégé des Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme publié au lendemain du coup d’État du 18 brumaire an VIII résume la place essentielle occupée par la relation entre la franc-maçonnerie et la Révolution française dans les progrès de l’antimaçonnisme et dans le succès des théories conjuratrices qui ont été construites autour de la sociabilité maçonnique. Qu’elle revête la forme d’un complot perpétré par des « arrière-loges » auquel croient les émules de Barruel tout au long du XIXe siècle ou, plus subtilement, par une « synarchie de sociétés de pensée » parmi lesquelles les loges maçonniques occuperaient une place de choix, comme le soutiennent plus tardivement ceux d’Augustin Cochin – à partir de son observatoire breton, ce dernier voit dans l’action des francs-maçons un élément décisif du travail de sape du trône et de l’autel ayant entraîné la chute de l’Ancien Régime –, la thèse des origines franc-maçonnes de la Révolution est érigée, malgré des critiques immédiates, au rang de certitude dans l’opinion, pendant plus de cent cinquante ans. Enracinée dans les fortes suspicions existant contre la franc-maçonnerie à la fin du XVIIIe siècle (à la méfiance originelle envers le latitudinarisme religieux des Constitutions d’Anderson, envers la pratique du secret – qui valut à la franc-maçonnerie d’être condamnée par l’Église en 1738 et en 1751 – et envers ses origines anglaises s’était ajouté, avec la fondation des Neuf Sœurs, le soupçon d’une collusion des loges avec le parti des philosophes), la thèse a bénéficié de l’habileté de Barruel. Le jésuite synthétise en effet avec talent les accusations lancées contre la franc-maçonnerie depuis le début de la Révolution et concentre son réquisitoire autour des dignitaires de l’Ordre et de quelques loges emblématiques des liens qui pouvaient parfois unir les francs-maçons et les philosophes. Ses idées profitent aussi d’un efficace travail de colportage dans l’Europe de la Sainte-Alliance.
La conscience qu’avaient les élites – dont beaucoup de membres ont été initiés plus ou moins durablement – du caractère novateur des pratiques maçonniques depuis la naissance du Grand Orient de France (l’obédience a adopté à partir de 1773 les principes de l’électivité des mandants et de la représentation des provinces) conforte également la conviction de tenir dans les francs-maçons, auprès des philosophes, des Illuminaten et des Jacobins, les responsables de la Révolution. Et l’accusation semble d’autant plus crédible que la franc-maçonnerie est depuis le début du règne de Louis XVI dirigée par un grand maître, le duc de Chartres (Philippe Égalité), dont les ambitions et les intrigues politiques sont clairement affichées. De nombreux auteurs, à l’instar de Galard de Montjoie (Montjoie 1834), contribueront ainsi à donner du crédit à la thèse des origines franc-maçonnes de la Révolution en montrant que nombre d’initiés servaient aussi un complot orléaniste. Rendue compréhensible en raison de l’habileté de Barruel, du climat idéologique qui règne en France à partir de 1815 et de l’acceptation de la thèse des origines maçonniques de la Révolution française par les francs-maçons eux-mêmes et par les républicains les plus influents, la croyance dans le rôle des initiés à la franc-maçonnerie dans le déclenchement de la crise révolutionnaire est pourtant un paradoxe eu égard au contraste existant entre le rayonnement de cette forme de sociabilité (635 loges) à la veille de la Révolution et le déclin qui l’affecte durant la décennie révolutionnaire, un déclin dont les chiffres de 18 et de 140 loges actives respectivement au moment du coup d’État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797) puis en 1802, date à laquelle la franc-maçonnerie réunifiée est prise en main par le régime bonapartiste, sont le plus fort témoignage.
Les origines de la mise en retrait de la franc-maçonnerie entre 1789 et 1799 sont à rechercher du côté de ses liens avec la sociabilité d’Ancien Régime et des tensions qui se développent dans l’obédience depuis la réforme des années 1771-1774.
À l’été 1789, la franc-maçonnerie est aux mains de dignitaires dont les comportements – à l’instar de Bacon de La Chevalerie, parti à Saint-Domingue, où il dispose de biens considérables, de Chaillon de Jonville, qui dans l’un de ses écrits de 1789 dénonce « la sainte conjuration des Target, Mirabeau, Chapelier et Barnave » et de l’administrateur général du Grand Orient de France Montmorency-Luxembourg, qui émigre au lendemain du 14 juillet 1789 – montrent le fossé qui peut séparer le libéralisme culturel manifesté par ces élites à l’occasion d’une réforme ayant permis une démocratisation des pratiques maçonniques et le libéralisme politique prônant l’abolition de privilèges auxquels la plupart de ces francs-maçons restent attachés. Au lien des cadres dirigeants du Grand Orient de France avec l’Ancien Régime s’ajoutent les difficultés liées au décalage culturel existant entre la sociabilité révolutionnaire et la sociabilité maçonnique, fondée sur les pratiques du secret et de la cooptation. Le 22 février 1793, dans la lettre qu’il publie dans le Journal de Paris pour annoncer sa démission de sa charge de grand maître, Philippe Égalité exprime très clairement les différences qui opposent les pratiques maçonniques de celles que promeut la Révolution, notamment à partir de la proclamation de la République. « […] comme je ne connois pas la manière dont le grand Orient est composé & que d’ailleurs je pense qu’il ne doit y avoir aucun mystère ni aucune assemblée secrète dans une république, surtout au commencement de son établissement, je ne veux plus me mêler en rien du grand Orient, ni des assemblées de Francs-maçons…».
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