Franc-maçonnerie
BnF

Les francs-maçons et la Révolution française

par Éric Saunier

En ouvrant les portes du temple à des initiés qui se sont fortement impliqués dans une philanthropie révolutionnaire marquée par l'utilité sociale, les francs-maçons peuvent alors s'engager dans les mouvements d'éducation populaire et contribuer à consolider l'identité libérale de la franc-maçonnerie française.

La « mise en sommeil » et le renouveau sous de Directoire

Outre les affinités de la sociabilité salonnière avec la sociabilité maçonnique et malgré la capacité réelle de cette dernière à réunir dans un même lieu les trois ordres du royaume en accordant la place principale au tiers état (80 % de ses membres), la franc-maçonnerie est également affaiblie par les tensions internes nées des évolutions contradictoires qui ont suivi la fondation du Grand Orient de France. Ainsi, si les années 1780 se sont traduites par une démocratisation du recrutement autour du monde de l’échoppe et de la boutique, qui allait donner naissance à des phénomènes de subversion de sociabilité sous la Révolution, elles ont aussi vu se développer une réaction aristocratique dont témoigne la prise en main par la noblesse maçonnique des chapitres de hauts grades mis en place par le Grand Chapitre général (1782-1784).
Dans un tel contexte, une fois passé le bref temps des manifestations de réjouissance (1789-1790), qui doit autant à la sociologie dominante des loges qu’à leur culture légaliste, la franc-maçonnerie, qui est concurrencée par des formes de sociabilité mieux adaptées à la nouvelle donne politique, connaît un rapide déclin. Dès 1791, le Grand Orient, qui a lancé un mouvement de souscription patriotique auprès des loges, ne reçoit de réponses que de vingt-deux d’entre elles, cette faible réactivité témoignant d’un ralentissement de la vie maçonnique, qu’aggrave la désertion croissante des cadres de l’obédience. Ce ralentissement atteint son point d’orgue entre l’hiver 1792-1793, date de la démission du grand maître Philippe Égalité, et le 8 juin 1794 (le jour de la fête de l’Être suprême), date à laquelle l’obédience décide de se mettre en sommeil.
La « mise en sommeil » n’empêche pas le maintien d’une vie maçonnique qui doit tout à la détermination des francs-maçons. Dans les ateliers parisiens, les initiatives du Dr Gerbier et d’Alexandre Roëttiers de Montaleau (le premier est le conseiller de Chaillon de Jonville et le second l’ancien vénérable des Amis réunis) illustrent remarquablement le rôle exercé par quelques frères épris d’initiation dans le processus de survivance de la vie maçonnique durant la période révolutionnaire, et notamment pendant la Terreur. Fondateurs respectivement des loges des Amis de la Liberté (printemps 1790) et du Centre des Amis réunis (l’atelier parisien dans lequel se replie une vie clandestine à partir du 2 février 1793), les deux hommes font preuve d’un souci remarquable de continuer à faire vivre une franc-maçonnerie marquée par la régularité de sa liturgie. En province, cette détermination est telle qu’elle conduit parfois des frères (comme ce fut le cas de l’ancien vénérable de la loge havraise La Fidélité Jean-Baptiste Allegre après son arrestation en l’an II), à faire émerger une loge carcérale.
Dans ce processus de maintien d’une activité maçonnique joue aussi fortement la capacité d’adaptation des francs-maçons – qui se manifeste depuis les années 1735-1743 – à des contextes politiques difficiles. La républicanisation dont font l’objet des ateliers de Paris (Les Amis de la Liberté), de Bordeaux (L’Anglaise) et de Toulouse en est un très fort témoignage. Réduites à quatre, ces loges, non contentes d’adopter le calendrier révolutionnaire, de faire porter aux officiers le bonnet rouge et d’organiser les tenues à des heures compatibles avec les séances de la Société populaire, se proclament ouvertement « loges républicaines » le 28 février 1794. Elles suscitent cependant une méfiance qui, parfois, conduit les représentants en mission, comme ce fut le cas de Mallarmé à Toulouse (le 5 octobre 1794), à décider de leur fermeture. C’est cette méfiance qui explique, autre moyen de faire survivre la franc-maçonnerie, des subversions de sociabilité dont l’histoire de la loge havraise Les Trois Haches constitue un exemple édifiant. Proche de villes où, comme ce fut le cas à Rouen au printemps 1789 (Les Bons Amis) et à Caen au printemps 1793 (Union et Fraternité), les loges ont déjà été le point d’ancrage d’une sociabilité politique, cette loge installée un mois avant le 9 Thermidor émerge en effet comme une structure ouvertement jacobine destinée à soutenir l’activité de la Société populaire.
Passé le temps de la clandestinité et de l'adaptation à la culture révolutionnaire, la vie des loges reprend son cours sous le second Directoire. Elle connaît, à partir de 1802 et plus encore à compter du placement comme grand maître de Joseph Bonaparte (11 octobre 1805), un renouveau très spectaculaire (674 loges dès 1806) à travers lequel on observe la renaissance d'une sociabilité festive et fortement ouverte à la notabilité.
Toutefois, malgré ce retour aux sources, la Révolution française a durablement modifié la franc-maçonnerie. La première transformation concerne le rapport qui relie les loges au politique, comme le montre l'évolution de la loge Les Trois Haches. Liée aux conditions de son émergence, la politisation y devient en effet un fait intégré à la vie de la loge, au point de provoquer une scission en 1798 puis l'implication de l'atelier dans le soutien aux libéraux européens au moment où les loges de Paris (Les Amis de la Vérité, Les Trinosophes) participent aux combats de la Jeune France libérale. Les mutations concernent aussi les comportements religieux. Dans une France acquise à l'expression de la diversité religieuse, les pratiques maçonniques, comme en témoigne la lecture des livres d'architecture sous le Directoire, se caractérisent par la neutralisation religieuse du temple. Enfin, la Révolution a accéléré les transformations du geste philanthropique maçonnique, mission première des loges pour parfaire la cité. En ouvrant les portes du temple à des initiés qui se sont fortement impliqués dans une philanthropie révolutionnaire marquée par l'utilité sociale (bureaux de charité), les francs-maçons peuvent alors s'engager dans les mouvements d'éducation populaire et contribuer à consolider l'identité libérale de la franc-maçonnerie française.
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