Franc-maçonnerie
BnF

La maçonnerie « impériale »

par Thierry Lentz

Sous l'Empire, la franc-maçonnerie fédère ses membres autour de la célébration du gouvernement ; d’autre part, elle participe à la remise en ordre sociale après le grand chamboulement des dix premières années de la Révolution, fusionnant au sein des mêmes ateliers les élites d’horizons divers.

Le « concordat maçonnique »

Le 5 décembre 1804, trois jours après le couronnement de l’Empereur à Notre-Dame, le Grand Orient de France et la Grande Loge écossaise signèrent un acte d’union qui faisait du premier la seule obédience du nouvel Empire reconnue par le gouvernement. Napoléon avait lui-même favorisé cette recherche de ce qu’on a appelé le « concordat maçonnique ». Ayant entrepris de constituer des corps intermédiaires consacrés à la réunion des élites et au soutien de son régime, il voulait en effet tirer profit d’une renaissance maîtrisée de l’activité des loges, malmenées puis interdites pendant les premières années de la Révolution avant de réapparaître officieusement sous le Directoire. La contrepartie en était cette concentration. frm_485.png
 

Une maçonnerie officielle

Même si lui-même ne l’a probablement pas été, Napoléon était entouré d’initiés, tels ses frères Joseph, Louis, Jérôme et Lucien, l’architrésorier Charles François Lebrun, les ministres Joseph Fouché, Charles Maurice de Talleyrand, Claude Ambroise Régnier et Jean Baptiste de Nompère de Champagny, des sénateurs, des conseillers d’État, des préfets, des magistrats et près de trois cent cinquante généraux. Mais c’est bien sûr le n° 2 du régime, Jean-Jacques Régis de Cambacérès, qui fut le véritable « protecteur » de la franc-maçonnerie sous le Consulat et l’Empire. Initié en 1773 et proche d’Alexandre Roëttiers de Montaleau, l’archichancelier avait participé, dans les premiers rangs, à la réunion du 22 juin 1799 qui avait déjà vu la Grande Loge se fondre dans le Grand Orient. À ce moment, la franc-maçonnerie française avait quasiment retrouvé une unité à peine troublée par la création d’une loge écossaise, elle-même engloutie par l’accord signé au moment du sacre.
Dès lors, le Grand Orient fut la seule obédience « officielle ». En dépit de quelques accès de fièvre qui, par définition, prenaient une place de choix dans les bulletins de police (ce qui ne doit pas exagérer leur signification), les frères se rapprochèrent franchement du pouvoir pour bénéficier de sa bienveillance. Pendant quinze ans, les succès du régime furent célébrés, la Saint-Napoléon fêtée et le nom de l’Empereur donné à de nombreux ateliers : Saint-Napoléon, à Angers, Châteauroux ou Montargis ; Saint-Napoléon de la Bonne Amitié, à Lyon ; Les Amis fidèles de Saint-Napoléon, à Marseille, etc.
Comme sous l’Ancien Régime, cette maçonnerie « impériale » plaça à sa tête de hautes personnalités qui garantissaient sa tranquillité, sinon son indépendance. Le 30 septembre 1803 avait eu lieu la première désignation des officiers, dont Joachim Murat, premier grand surveillant, et Bernard Germain de Lacepède, grand chancelier de la Légion d’honneur, second grand surveillant. Le Premier consul ayant refusé la dignité de grand maître, on se rabattit sur son frère Joseph (initié dès 1793), flanqué de Louis Bonaparte comme grand maître adjoint, Cambacérès et Lebrun comme administrateurs généraux. Cambacérès fut même nommé grand maître adjoint, le 13 décembre 1805. On put dès lors parler d’une franc-maçonnerie « officielle », puisque c’est l’archichancelier qui inspira et fit publier les Statuts de l’Ordre maçonnique en France de 1806. Le collège de l’ordre, composé de cent quarante-huit grands officiers, ne compta plus que des dignitaires impériaux, comme le ministre de la Police Joseph Fouché, le secrétaire d’État impérial Hugues Bernard Maret et pas moins de vingt-quatre maréchaux et généraux.
Joseph et Louis Bonaparte, nommés respectivement l’un roi de Naples puis d’Espagne et l’autre roi de Hollande, s’effacèrent bientôt au profit de Cambacérès. Sous sa protection s’ouvrirent dix années de développement des rites les plus divers, mais unifiés autour du culte de l’Empereur au sein du Grand Orient, ce qu’André Combes a appelé l’« âge d’or » de la franc-maçonnerie française. L’archichancelier se révéla même un « cumulard », puisqu’il devint grand commandeur du suprême conseil des rites et grand maître d’honneur du suprême conseil du trente-troisième degré du rite écossais (août 1806), grand maître d’honneur du rite Heredom (octobre 1806), grand maître de la mère loge du rite écossais philosophique (mars 1807), grand maître du rite primitif (mars 1808), grand maître du rite des chevaliers bienfaisants de la Cité sainte (mars 1809). Il était devenu le « patriarche » de tous les rites.

Une maçonnerie de notables

Les différents tableaux des loges et les résultats d’une vaste enquête ordonnée par le gouvernement en 1811 montrent que les colonnes étaient majoritairement peuplées d’administrateurs et de militaires, même si la présence de négociants et d’hommes de loi ne doit pas être négligée. Moins nombreux étaient les cultivateurs et même les « propriétaires » dans une France pourtant majoritairement rurale. Si la présence d’« ouvriers » est parfois signalée, elle reste suffisamment rare pour faire figure d’exception (comme au sein de La Parfaite Union d’Albi).
Cette maçonnerie sous contrôle intéressait le régime à deux titres : d’une part, elle fédérait ses membres autour de la célébration du gouvernement et les détournait de l’action politique ; d’autre part, elle participait à la remise en ordre sociale après le grand chamboulement des dix premières années de la Révolution, fusionnant au sein des mêmes ateliers les élites d’horizons les plus divers. Elle était un des outils de gestion de la masse des notables. Cela n’établissait pas, bien sûr, une équivalence entre initiation et soutien inconditionnel du gouvernement : des opposants, et non des moindres, portèrent le tablier. Mais ils étaient en quelque sorte encadrés et confinés dans une institution sous influence.
Arrimée au pouvoir napoléonien, la franc-maçonnerie française offrit bientôt, selon François Collaveri, le visage d’un « vaste réseau d’associations réparties sur l’ensemble du territoire national ». Et Pierre-François Pinaud de commenter : « La maçonnerie impériale, comme tant d’autres institutions, brûle l’encens devant l’autel impérial ; elle n’a jamais été aussi brillante, jamais plus sonore et plus vide […]. Cambacérès n’a pas été un novateur ni un meneur d’hommes, il a assumé son mandat de premier surveillant en obéissant aux consignes de Napoléon : surveiller et protéger toutes les maçonneries afin qu’elles servent la gloire de l’Empire. »
C’était en effet le prix à payer pour un développement sans précédent : alors qu’en 1800 on comptait environ 70 loges civiles, elles étaient 114 en 1802, 300 en 1803, 667 en 1810 (dont 626 en province) et près de 900 en 1814. À ce réseau parfaitement maillé, il fallait encore ajouter les loges militaires (environ 90 ateliers régimentaires ont été recensés) qui, au fur et à mesure des campagnes, essaimèrent dans l’Europe entière (on estime à 200 le nombre de loges créées à l’étranger par les Français) et rencontrèrent des milliers de frères, y compris chez les vaincus.
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