Franc-maçonnerie
BnF

La franc-maçonnerie française au XIXe siècle (1814-1914)

par André Combes

Malgré l'instabilité politique, les maçons élaborent les fondements d’une morale indépendante des croyances religieuses, appuient le mouvement mutualiste et coopératif et préconisent une école publique gratuite et obligatoire puis laïque.

De tous les combats contre le despotisme

La plus importante obédience maçonnique au XIXe siècle est le Grand Orient de France, choyé sous l’Empire, opportunément rallié aux Bourbons. Dans une France réduite à l’Hexagone et où s’enracine un antimaçonnisme attisé par le clergé et des émigrés, il perd en 1815 les deux tiers de ses loges et ne regroupe plus que douze mille membres. La deuxième obédience, le Suprême Conseil de France (SCDF), dont les dignitaires sont titulaires du trente-troisième degré du rite écossais ancien et accepté, s’émancipe du Grand Orient et constitue en 1822 une Grande Loge centrale divisée en trois sections gérant les ateliers des divers grades du rite. Les frères Bédarride implantent une troisième obédience pratiquant un rite néoégyptien dit « de Misraïm ». Le Grand Orient, où le rite français est le plus communément pratiqué au niveau des loges et le rite écossais dans les ateliers supérieurs, ne reconnaît pas comme réguliers ces deux nouveaux concurrents, et il obtient, en 1822, la fermeture des loges misraïmites, accusées d’accueillir des comploteurs bonapartistes. Elles seront rouvertes en 1830 mais resteront marginales, tout comme celles d’un autre rite néoégyptien, celui de Memphis, fondé sous la monarchie de Juillet par Marconis de Nègre.
Les loges, sous le contrôle des services de police et des municipalités, sont tenues de respecter l’interdiction de débattre de sujets politiques ou religieux et les deux obédiences prennent soin de porter à leur direction des maçons susceptibles d’assurer leur protection. Au Grand Orient, la grande maîtrise est déclarée vacante et les maréchaux Beurnonville et Macdonald, ralliés aux Bourbons, sont promus grands maîtres adjoints. Le souverain grand commandeur du Suprême Conseil de France est le duc de Valence, auquel succéderont des aristocrates légitimistes et libéraux : Ségur, Choiseul-Stainville et Decazes. Si la majorité des maçons se satisfait de la charte octroyée et pleure sincèrement la mort du frère de Berry, beaucoup s’indignent de la loi du double vote, qui permet aux plus riches de voter deux fois alors que le suffrage est censitaire. Deux loges, Les Amis de la Vérité et Les Amis de l’Armorique, fondent la Charbonnerie, une société secrète hostile au pouvoir, qui sera décimée par la répression.
 
Sous le règne clérical de Charles X, des loges s’agitent et, en 1829, le frère La Fayette, chef de l’opposition, est reçu triomphalement par celles de Lyon ; puis, en 1830, la chute des Bourbons est accueillie avec enthousiasme par le Grand Orient de France et le Suprême Conseil de France, momentanément réconciliés sous le drapeau tricolore. Les deux instances ne se reconnaîtront qu’en 1841 et vivront dès lors dans une relative bonne entente.
Durant quelques mois, les maçons ont pu penser que Louis-Philippe, le « roi-citoyen », allait faire avancer le pays vers la démocratie, mais dès 1832 le gouvernement est dirigé par le parti de la résistance, qui veut rétablir l'ordre ; à la suite d'émeutes, il devient en 1835 interdit de se dire républicain. Ces affrontements ont des conséquences au sein de la franc-maçonnerie, où l'idée républicaine progresse du fait de l'impopularité grandissante du pouvoir et de l'évolution du recrutement. Des ouvriers, artisans, employés, petits commerçants ou entrepreneurs, privés du droit de vote, sont initiés en plus grand nombre, et de ce fait certaines loges se montrent plus sensibles aux idées démocratiques, voire socialistes ; d'où également une activité sociale ou charitable, avec la création de mutuelles, de cours d'alphabétisation ou de formations professionnelles, la distribution de soupes, de bons de pain et de viande pour les déshérités.
Il se répand l'idée que la maçonnerie, fille des Lumières, doit être non seulement philanthropique, mais aussi « philosophique et progressive », et qu'elle a été à l'origine de la devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Des maçons vibrent pour tous les combats contre le despotisme, soutiennent les révoltes des peuples grec, italien et polonais. D'autres, à l'opposé, s'inquiètent d'une prolétarisation source de difficultés et veulent que le Grand Orient augmente les cotisations pour promouvoir une action charitable digne de l'institution.
L’avènement de la IIe République, en 1848, est salué par des « batteries d’allégresse ». Les maçons pensent que leur devoir est de bâtir, selon les plans d’un Grand Architecte de l’univers, une société plus juste et plus éclairée. Ils sont partie prenante de l’idéalisme quarante-huitard, généreux et fraternel, participent derrière leurs bannières aux obsèques des victimes des combats de rue. Le Grand Orient est reçu par le gouvernement provisoire. Un club maçonnique à finalité politique se constitue, et une centaine de frères sont élus représentants du peuple. Cependant, en décembre, le prince Louis Napoléon Bonaparte devient président de la République et, en mars 1849, les monarchistes gagnent les élections, d’où, à nouveau, la recommandation de s’abstenir en loge de propos antigouvernementaux. Le Suprême Conseil de France se scinde. Sa fraction la plus avancée fonde en 1848 une Grande Loge nationale de France. Elle est interdite en 1851 sous l’accusation d’être une officine socialiste.
Le Grand Orient, pour assurer sa survie après le coup d’État du 2 décembre 1851, fait appel au prince Murat, cousin de l’empereur, qui est élu grand maître pour neuf ans. Mais ce dernier se rend insupportable par son autoritarisme, et, en 1861, il doit renoncer à se représenter. L’empereur refuse le choix du convent, qui s’est porté sur Jérôme Bonaparte, et désigne comme successeur à Murat le maréchal Magnan, un des exécutants du coup d’État.
L’évolution politique et économique contraint Napoléon III à libéraliser progressivement son régime et Magnan puis son successeur, le général Mellinet, sont conduits à en tenir compte. Les loges des deux obédiences s’enhardissent et tendent à devenir des sociétés de pensée où la parole est libre et les thèmes abordés, plus audacieux. Des maçons élaborent les fondements d’une morale indépendante des croyances religieuses, appuient le mouvement mutualiste et coopératif et préconisent une école publique gratuite et obligatoire puis laïque. En 1870, le nouveau grand maître du Grand Orient de France, Léonide Babaud-Laribière, est un républicain, alors qu’un autre républicain, Adolphe Crémieux, préside le Suprême Conseil de France.
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