Franc-maçonnerie
BnF

La franc-maçonnerie française au XIXe siècle (1814-1914)

par André Combes

Durant tout le XIXe siècle, les maçons luttent contre leurs mêmes adversaires cléricaux, monarchistes puis nationalistes et antisémites. Ils s’intéressent davantage, en fin de siècle, aux rituels et aux symboles, et l'on assiste au réveil d’un courant déiste minoritaire.

De la Commune à la réaffirmation des valeurs républicaines

Les maçons se mobilisent pour la défense de la république, proclamée le 4 septembre 1870. Son gouvernement provisoire est majoritairement composé d’initiés, mais les élections législatives, en février 1871, sont gagnées par les monarchistes. Refusant les conditions de la paix et les mesures prises par le gouvernement Thiers, Paris se soulève le 18 mars. Une fraction de la maçonnerie parisienne adhère à la Commune. Une autre, appuyée par les loges de province, tente vainement d’obtenir des négociations pouvant mettre un terme à la guerre civile. Au désespoir, les francs-maçons de toutes obédiences défilent le 29 avril pour exercer une ultime pression sur les versaillais. La Commune est écrasée et de nombreux maçons sont tués, arrêtés ou en fuite.
De 1872 à 1877, jusqu’à la défaite de l’Ordre moral, la maçonnerie est à nouveau contrainte à la prudence. En 1875, la référence à Dieu est remplacée au Suprême Conseil de France par celle en un principe créateur, et, en 1877, sur rapport du pasteur Desmons, la liberté absolue de conscience se substitue à la croyance en Dieu, ce qui provoque la rupture avec les obédiences britanniques. En 1880, l’aile la plus avancée du Suprême Conseil de France fonde une Grande Loge symbolique écossaise sans invocation du Grand Architecte. Une de ses loges, Les Libres Penseurs du Pecq, initie l’écrivaine rationaliste Maria Deraismes. En 1893, avec Georges Martin, elle fonde la première obédience mixte et féministe : Le Droit humain. En 1894, les loges du Suprême Conseil de France s’émancipent et créent la Grande Loge de France, pratiquant les trois degrés symboliques – le Suprême Conseil de France ne gère plus alors que les ateliers supérieurs du rite écossais. Elle est rejointe par une majorité des membres de la Grande Loge symbolique écossaise, conduite par Gustave Mesureur. Un petit groupe maintient cette obédience, qui, devenue mixte, initie en 1904 Louise Michel. En 1906, la Grande Loge de France autorise l’ouverture d’une loge féminine dite « d’adoption ».
L’idéal maçonnique tend à se confondre avec les valeurs républicaines. Les maçons viennent en loge non seulement pour pratiquer un rituel et jouir des plaisirs de la fraternité, mais aussi pour bâtir une France démocratique, laïque et sociale qui serait un modèle pour tous les peuples. Des modérés, des radicaux, des socialistes, quelques anarchistes s’y rencontrent, confrontent leurs idées, élaborent des propositions dont débattent les convents. Les maçons luttent contre leurs mêmes adversaires cléricaux, monarchistes puis nationalistes et antisémites. Les loges envoient au Conseil de l’ordre (Grand Orient de France) ou au Conseil fédéral (Grande Loge de France) des élus de gauche, et les deux obédiences sont dirigées de 1894 à 1914 par des radicaux.
Bien représentés au Parlement, dans les conseils municipaux, les cercles ou comités, au sein de la libre pensée, des ligues de l’enseignement et des droits de l’homme, les maçons compensent par leur militantisme leur faiblesse numérique (29 000 membres pour le Grand Orient de France et 8 400 pour la Grande Loge de France en 1914). Ils sont parmi les promoteurs des lois scolaires adoptées sous le ministère du frère Jules Ferry. Ils sont à l’origine du droit au divorce et du droit à la crémation, de la laïcisation progressive du personnel des écoles et des hôpitaux, et ont été les propagandistes de la séparation des Églises et de l’État, votée en 1905 sans que, pour autant, les convents en aient élaboré un projet consistant. Les francs-maçons se considèrent comme un trait d’union entre les diverses composantes du parti républicain.
Une maçonnerie donc extravertie, sûre de ses valeurs et confiante dans l’avenir se manifeste ici.
L’action s’est surtout déployée dans le domaine social ou sociétal, avec des débats sur des sujets aussi divers que la recherche de la paternité, l’aide aux filles mères, la santé publique, les accidents du travail, les retraites ouvrières, les salaires, le logement, le droit syndical. Les loges ont impulsé la création de mutuelles, de coopératives, de patronages laïcs, d’universités populaires, et des maçons ont préparé la naissance, en 1901, du Parti radical puis, en 1905, celle de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière). Le frère socialiste Arthur Groussier a été le maître d’œuvre du Code du travail.
La perte de l’Alsace-Lorraine, où les loges du Grand Orient ont dû se saborder, explique que la maçonnerie ait été très patriote sans verser dans le nationalisme, d’où sa participation, après quelques hésitations, au combat contre le général Boulanger puis le soutien apporté à la cause du capitaine Dreyfus. Les loges, qui craignent un coup d’État militaire, posent la question du recrutement de leurs cadres. Il en résulte des projets tendant à sa démocratisation, et des maçons radicaux du Grand Orient de France adressent des fiches au ministère de la Guerre pour signaler les cas d’officiers réactionnaires, d’où une accusation de délation quand l’affaire éclate en 1904. Les deux obédiences, à la fin du siècle, s’impliquent dans le mouvement pacifiste et pour le rapprochement franco-allemand. Les questions économiques sont abordées, comme celles des nationalisations ou de l’impôt sur le revenu, préconisé par le gouvernement présidé par le frère Léon Bourgeois. Les questions coloniales ne sont pas négligées. Les loges qui s’implantent en Asie ou en Afrique agissent en faveur des populations, mais elles se heurtent aux missions et ne recrutent que peu d’indigènes.
Les convents ont aussi débattu de questions maçonniques et s’intéressent davantage, en fin de siècle, aux rituels et aux symboles, ce qui témoigne du réveil d’un courant déiste minoritaire dont l’une des manifestations est la résurgence d’un rite écossais rectifié, d’essence chrétienne, tombé en désuétude dans les années 1840. En 1913, deux loges se retirent du Grand Orient de France et fondent une petite obédience, la GLNIR (Grande Loge Nationale indépendante et régulière), reconnue par la Grande Loge unie d’Angleterre. En 1914, alors que le gouvernement est présidé par le frère René Viviani, la maçonnerie est partie prenante de l’Union sacrée face à l’agression allemande.
haut de page