Franc-maçonnerie
BnF

Franc-maçonnerie et utopie

par Laurent Portes

Le concept de « progrès » et celui, parent, de « perfectibilité », semblent travailler le monde des idées au XIXe siècle. Un « socialisme romantique » en émerge avec Charles Fourier, qui se présente immodestement comme le Newton de la science sociale.

Le cas du fouriérisme

Associer l’utopie, vocable, sinon concept, inventé par un saint de l’Église catholique, Thomas More (1478-1535), et la franc-maçonnerie, ordre dont l’anticléricalisme, en certains lieux et certaines époques, est notoire, peut sembler relever du goût du paradoxe. Voire. Car d’un autre côté, l’un des traits saillants de la pensée politique du chancelier d’Angleterre est l’humanisme, constituant fondamental de l’univers mental de la Renaissance. Or l’humanisme, aux yeux même des profanes, représente l’un des éléments moteurs de la pensée maçonnique, et le cœur de son programme politique et social, même dans les obédiences les plus réticentes à intégrer la politique, sinon le politique, à leur réflexion.
Une étude complète des relations (d’opposition, de complémentarité ou d’influence réciproque) de la franc-maçonnerie et de l’esprit utopique dépasserait de loin les limites de cet article. C’est pourquoi on s’en tiendra à une époque charnière de la pensée utopique, celle que l’on appelle parfois le « socialisme romantique », ou encore « les premiers socialismes », à un auteur, Charles Fourier, et à quelques-uns de ses disciples de l’« École sociétaire », vivace jusqu’en plein XIXe siècle.
Charles Fourier (1772-1837), même s’il fut très proche de francs-maçons lyonnais, en particulier Jean-Baptiste Gaucel et Aimé Martin, n’a probablement pas été lui-même initié. Toujours est-il que dans l’une de ses œuvres majeures, la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, parue en 1808, il se présente immodestement comme le Newton de la science sociale, le savant anglais n’ayant établi que les lois physiques du monde, mais ayant omis le mouvement « animal, organique et social », que Fourier se propose de révéler.
Ce traité contient un important chapitre intitulé « De la franc-maçonnerie et de ses propriétés encore inconnues » dont on ne retient souvent que la formule frappante : « [La franc-maçonnerie] est un diamant que nous dédaignons, sans en connaître le prix. » Or, si ce texte contient d’autres formules piquantes beaucoup moins laudatives (« À quoi se réduisent les séances des maçons ? À des pique-niques, accompagnés de simagrées morales qui ont l’utilité de remplacer les jeux de cartes », ou encore « S’ils ont, comme ils l’assurent, un secret, ce n’est pas le secret d’aller en avant »), il constitue également une analyse assez fine des opportunités politiques et sociales qui s’offrent à la franc-maçonnerie, la page du siècle des Lumières une fois tournée. Tout à son idée de faire advenir un ordre social heureux conforme à sa « découverte », Fourier observe que la franc-maçonnerie « a déjà franchi les pas les plus difficiles pour former une secte voluptueuse et religieuse ». Il en conclut que « l’économie politique », « science qui ne parle qu’à la bourse » « devrait se donner un allié qui parlât au cœur, une secte qui réduisant les jouissances du luxe et les voluptés en actes religieux aurait prouvé que l’amour des richesses et des plaisirs est très compatible avec la probité, la charité et les passions généreuses ». Sévère avec les religions établies (Mahomet est « immodéré en tous sens » les quakers dissimulent « quelque diablerie cachée sous un étalage de modération ») comme avec les cultes de la fin du XVIIIe siècle (le « culte de la Raison » comme la « théophilantropie » sont « pitoyables »), pourquoi Fourier en vient-il à faire entrer la science sociale qu’il entend fonder dans la sphère religieuse, dont il est par ailleurs l’observateur lucide ? Pourquoi aussi compte-t-il tirer un parti salutaire de la franc-maçonnerie dans cette entreprise, elle qui malgré ses rites, n’est pas une religion ? C’est sans doute qu’à ses yeux, la principale fonction d’une religion n’est pas le culte d’une divinité, mais le lien social (re-ligere) entre les hommes, et qu’avec ses composantes philanthropique et hédoniste (les agapes lyonnaises sources de volupté…), la franc-maçonnerie est la mieux placée pour assurer la cohésion d’une société qu’il sent fragile et divisée après le choc révolutionnaire, et faire se développer dans la société du XIXe siècle les « germes d’innovation bienfaisante » qu’il décèle en elle, et y diffuser, grâce à la bourgeoisie conquérante se substituant à l’aristocratie d’Ancien Régime, les « passions généreuses ». C’est sur cette « secte » (le mot n’a rien de péjoratif sous sa plume : il emploie indifféremment et tout aussi improprement celui de « corporation ») qu’il compte pour  fonder,  sans crainte de l’oxymore, une société elle aussi « voluptueuse et religieuse ».
On sait que nul capitaliste ne fut assez téméraire pour investir des fonds dans la réalisation du « Phalanstère », à la fois édifice et construction sociale, imaginé par Fourier. Ce qui ne découragea pas, sa mort venue, ses disciples réunis dans l’École sociétaire. Si quelques-uns se livrèrent à l’anti-maçonnisme, beaucoup, en revanche furent initiés, qu’ils appartinssent au monde des arts ou à celui des lettres : Victor Considerant (1808-1893), Édouard de Pompéry (1812-1895), Désiré Bancel (1822-1871) et Isabelle Gatti de Gamond (1839-1905), pour ne citer que les plus connus.
La figure de Désiré Bancel, en particulier, est représentative de ces fouriéristes de la seconde génération, trop jeunes pour avoir personnellement connu Fourier, et qui trouvèrent dans l’effervescence de la révolution de 1848 le cadre propice aux propositions sociales les plus variées. Initié à la loge des Zélés Philanthropes de Bruxelles dès avant l’exil de plusieurs années auquel le contraindra le Second Empire, il professe une appétence toute maçonnique pour l’idée de perfectibilité : « Pour qui la considère attentivement, [la marche de l’histoire] n’est pas interrompue […]. La liberté humaine est son artisan. Le progrès est sa loi. Même aux heures les plus lourdes et les plus sombres, vous apercevez l’immortelle étoile qui la guide. » Mise en regard des diatribes sarcastiques de Fourier contre le progrès (Les Torpilles du progrès, Mystification des chantres du progrès, Les Torrents de ténèbres et de petitesse chez les hommes), cette foi en l’avenir semble le signe que la pensée maçonnique a pris le pas dans son esprit sur celle de Fourier. Plus généralement, le concept de « progrès » et celui, parent, de « perfectibilité », semblent à cette époque travailler le monde des idées, et il n’est pas indifférent de remarquer que c’est également à cette époque qu’émerge le concept de « dystopie », contraignant, au moins, à un réexamen critique de ces concepts ayant trait à l’avenir.
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