Franc-maçonnerie
BnF

Ce que la république doit aux francs-maçons

par Laurent Kupferman

En plus du principe d’égalité, la maçonnerie, qui aspire davantage à l'évolution qu'à la révolution, façonnera d’autres belles pierres. En rendant ses charges électives elle franchit un pas considérable qui modifie l’origine même du pouvoir : ce n’est plus la providence mais les membres de la collectivité qui désignent leurs dirigeants.

L'« ascenseur » social républicain

Parmi les idées reçues qui font florès règne celle qui voudrait que les francs-maçons aient été les instigateurs de la Révolution française. C’est pourtant tout sauf une réalité. En effet, si des francs-maçons se sont engagés au cours du processus révolutionnaire (Marat, Camille Desmoulins, Mirabeau, par exemple, ou encore Rouget de Lisle, l’auteur de La Marseillaise), d’autres, et non des moindres, s’y sont farouchement opposés, à commencer par l’administrateur général du Grand Orient de France, le duc de Montmorency-Luxembourg. Cette idée d’un complot permanent cristallise bien des fantasmes, notamment celui que la franc-maçonnerie vise au mieux à contrôler, au pire à abattre les institutions. C’est d’autant plus inique que la franc-maçonnerie est parfaitement légaliste.
Cette méfiance vient peut-être de la méthode initiatique (qui n’est pas secrète mais qui s’apprend par degrés), mais probablement plus encore du fait que la maçonnerie parvient à réunir sous le niveau de l’égalité des hommes (puis des femmes) dans un moment où les destins sont déterminés par le seul hasard de la naissance. Sans être considérable, la mixité sociale en loge suffit à fissurer un ordre claquemuré depuis des siècles. Le fait de travailler sous le niveau de l’égalité permet, au fur et à mesure, une certaine porosité des idées, parmi lesquelles celle de la citoyenneté. C’est sans doute ainsi que l’Art royal (autre nom de la franc-maçonnerie) a modestement contribué à la diffusion des idées, notamment, mais pas uniquement, celles que portaient les philosophes des Lumières, même si, tant par son histoire que par sa méthode, la franc-maçonnerie aspire davantage à l’évolution qu’à la révolution.
En plus du principe d’égalité, la maçonnerie façonnera d’autres belles pierres qui donneront de la densité au corpus républicain. Le Grand Orient de France reconnaît tardivement la forme républicaine – le 5 janvier 1792, soit près de trois années après le début de la Révolution. Mais il a, dès 1773, décidé que les charges (de vénérable maître notamment) seraient électives. C’est un pas considérable qui modifie l’origine même du pouvoir : ce n’est plus la providence mais les membres de la collectivité qui désignent leurs dirigeants.
La maçonnerie étant, on l’a dit, une institution légaliste, elle poursuit ses travaux sous les restaurations bourbonienne (hormis pendant la Terreur blanche) et orléaniste et ne pose aucun problème à Napoléon, qui y voit même un moyen, parmi d’autres, de structurer son régime et ses armées notamment. Il faut attendre la IIe République pour que certaines idées, parfois conçues, parfois seulement relayées par les travaux en loge, puissent intégrer l’ordre républicain.
La IIe République une fois proclamée, en 1848, par Alphonse de Lamartine, un gouvernement provisoire composé d’un nombre important de maçons décide de mesures symboliques fortes, comme l’abolition de la peine de mort pour des motifs politiques (qui sera rétablie par le gouvernement de Vichy), signe le décret portant abolition de l’esclavage en France le 27 avril 1848 (il est adopté sous l’impulsion du frère Victor Schœlcher), consacre la liberté de la presse (remise en cause par Napoléon III) et institue le suffrage universel (masculin).
Mais cette action, quoique puissante, n’est pas durable, puisque, créé le 24 février 1848, le gouvernement provisoire est dissous le 9 mai 1848 suite aux élections qui donnent la victoire aux partisans de l’ordre, sans doute un peu échaudés par les évolutions très rapides du gouvernement provisoire.
C’est Louis Napoléon Bonaparte qui prend les rênes de la Nation une fois élu président de la République, en décembre 1848. Le prince-président, que l’opinion générale juge (à tort) niais et faible, deviendra l’empereur Napoléon III. Le nouvel empereur, comme son oncle, ne témoigne d’aucune hostilité envers l’obédience, à la condition que l’ordre impérial y règne. Napoléon III s’affaire plutôt à développer l’économie, quitte à mettre sous le boisseau les libertés acquises pendant la Révolution.
Après le désastre de Sedan, le trône impérial chute, et, si la République est bien proclamée le 4 septembre 1870 sur les balcons de l’hôtel de ville de Paris, elle n’est pas encore véritablement installée. Il faudra cinq années d’instabilité institutionnelle pour que la IIIe République soit actée par les lois constitutionnelles de 1875. Cette République à laquelle peu croyaient sera néanmoins la plus stable de l’ère républicaine, puisqu’elle perdurera de 1875 à 1940.
La laïcité prend son essor en France sous la IIIe République avec les mouvements d’émancipation des structures politiques vis-à-vis des structures religieuses. Dans une partie de la franc-maçonnerie, la laïcité se traduit par l’abandon, en 1877, de l’obligation pour les initiés de croire en un Dieu révélé et en l’immortalité de l’âme. De cette époque date une certaine cristallisation d’une image antireligieuse autour du terme de « laïcité », ce qui représente un contresens absolu. L’esprit laïc n’est pas contre les religions, un nombre important de sœurs et de frères étant même croyants et pratiquants. La laïcité a pour objet d’éloigner la primauté d’une forme d’esprit dogmatique quel qu’il soit. Face au droit de croire, la laïcité élève et consacre le droit de ne pas croire.
 

Le solidarisme

Depuis le début du XIXe siècle, l’économie française mue : d’agricole et artisanale, elle devient industrielle. Cette conversion produit un enrichissement significatif, mais aussi de nombreux laissés-pour-compte. C’est aux fins de protéger les populations en difficulté que plusieurs systèmes philosophiques réfléchissent à une solution de remplacement raisonnable face aux deux idéologies antagonistes, mais également brutales, qui dominent alors la vie politique : un libéralisme aux allures de darwinisme social et un collectivisme attisant la lutte des classes.
Les propositions viennent d’abord du catholicisme social, puis d’une partie de la franc-maçonnerie. Du côté de la maçonnerie, les tenants de la république sociale qui se crée après 1879 font le double constat que, dans une société, la vie économique a besoin de liberté et du droit à la propriété individuelle. Pour autant, ils affirment aussi que la vie économique n’est pas découplée de la vie sociale. L’économie n’est pas hors sol ; elle est même de plus en plus liée au destin du citoyen et de la société dans son ensemble. Partant de ce constat, les « solidaristes » – c’est ainsi qu’on les appelle – pensent que l’économie doit être partie prenante de la vie citoyenne afin de favoriser un pacte social stable sans lequel elle ne peut prospérer. Les partisans de la république sociale ajoutent le mot « Solidarité » au triptyque « Liberté, Égalité, Fraternité ».
Entre 1877 et la fin du premier conflit mondial, les gouvernements de la République bâtissent un « ascenseur » social républicain dont l’objet est de garantir à tous les citoyens une éducation et une protection sociale face aux accidents de la vie. Le principe d’égalité en droits trouve là une expression dans le domaine social. Ainsi sont créés les mutuelles, les premiers systèmes de retraite et de protection face au chômage, l’enseignement laïc, gratuit et obligatoire, des corps intermédiaires, comme les syndicats patronaux et de salariés, destinés à dynamiser la démocratie sociale, le droit d’association. En réalité, c’est notre structure sociale qui est bâtie principalement à cette époque dans l’enthousiasme de la république renaissante.
Porté politiquement par le frère Léon Bourgeois, le solidarisme se dissout progressivement après le premier conflit mondial, emporté par les idéologies dominantes, le libéralisme et le marxisme, qui s’opposeront de manière forte – et stérile – et structureront la vie politique nationale et internationale qui suivra la Grande Guerre. Un projet viendra tenter de briser la bipolarité politique : la création, en 1919, de la Société des Nations, par deux francs-maçons, Léon Bourgeois et le vingt-huitième président des États-Unis, Woodrow Wilson. Posant le principe de l’intérêt supérieur des droits de l’humanité, il sera consacré, en droit, par la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948.
Léon Bourgeois, qui est le seul franc-maçon français à avoir reçu (en 1920) le prix Nobel de la paix, écrira, dans le discours du récipiendaire, ces mots qui résument parfaitement sa pensée profondément maçonnique : « La plus grande révolution de l’histoire n’est-elle pas celle qui a permis à la raison de considérer vraiment l’humanité tout entière comme sujet du droit et de reconnaître le titre d’homme à tous les humains ? Tous les hommes égaux en droits et en devoirs, solidaires du sort de l’humanité, quel rêve. »
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