Franc-maçonnerie
BnF

L'antimaçonnisme

par Emmanuel Kreis

Une nouvelle forme d’antimaçonnisme, laïque et politique, adaptée à la formule nationaliste et apte à rassembler le plus grand nombre nait de l'affranchissement de la lutte de sa dimension catholique, qui lui donne un objectif politique concret.

Une dénonciation plus rationnelle et critique... qui mène aux persécutions

Cet antimaçonnisme foisonnant des années 1880-1890 est mis à mal par la révélation de ses mensonges par Léo Taxil, le 19 avril 1897, produisant un réel séisme au sein de l’antimaçonnisme catholique. Si une minorité poursuit un combat antimaçonnique et antisatanique largement discrédité, la majorité tend à délaisser le merveilleux pour se recentrer sur une dénonciation plus rationnelle et critique des loges. La Franc-Maçonnerie démasquée met ainsi un point d’honneur à ne publier que des textes maçonniques certifiés, abandonne également tout ce qui ne relève pas, selon elle, directement de la franc-maçonnerie, comme la lutte contre les juifs et les occultistes, et tire un trait sur les interprétations satanisantes. Ce recul de l’antimaçonnisme catholique laisse le champ libre à des mouvements politiques non religieux, antisémites et/ou nationalistes, telles la Ligue de la patrie française (LPF) ou l’Action française, qui se lancent dans la critique des loges. L’académicien Jules Lemaître, chantre de la LPF, en affranchissant la lutte contre la franc-maçonnerie de sa dimension catholique et en lui donnant un objectif politique concret, réussit à imposer dans l’espace public une nouvelle forme d’antimaçonnisme, laïque et politique, adaptée à la formule nationaliste et apte à rassembler le plus grand nombre.
Après la Première Guerre mondiale, l'antimaçonnisme refait son apparition en France. La guerre, la révolution russe d'octobre 1917 ou encore la création de la Société des Nations ne sont pas, pour ses propagandistes, le fruit des hasards de l'histoire, mais celui d'événements médités et organisés de longue date par des puissances occultes, dont au premier chef la franc-maçonnerie. Outre l'Action française et la Fédération nationale catholique du général Castelnau, il convient de souligner le rôle capital de la Revue internationale des sociétés secrètes dans la diffusion des idées antimaçonniques durant les années 1920. Cette revue, fondée en 1912 par Mgr Jouin, curé de Saint-Augustin, jouit, malgré son audience limitée, d’un certain prestige, œuvrant sans relâche à diffuser le combat contre la franc-maçonnerie. Elle est également un lieu de formation pour une nouvelle génération d’auteurs qui se révèle durant les années 1930 et 1940.
À partir de la fin des années 1920, l’antimaçonnisme, porté par de jeunes propagandistes comme Henry Coston, Jacques Ploncard, Léon de Poncins… connaît un regain d’intérêt. La montée en puissance des régimes autoritaires en Europe, qui accordent pour certains une place importante dans leur propagande à la dénonciation maçonnique, la crise économique mondiale suite au krach de 1929 ainsi que, au niveau national, les scandales politiques, l’agitation des ligues d’extrême-droite et la victoire du Front populaire de 1936 sont autant de facteurs explicatifs de ce retour. Les livres, les brochures, les revues et les ligues se multiplient. La lutte s’organise au plus haut niveau, et la question de la franc-maçonnerie et des sociétés secrètes refait son apparition dans les débats du palais Bourbon. En décembre 1935, les députés René Dommange et Xavier Vallat, profitant du projet de loi sur la dissolution des ligues, déposent un amendement et interpellent la Chambre, demandant qu’y soient incluses les associations « clandestines ou secrètes » et plus particulièrement la franc-maçonnerie.

Les persécutions des régimes autoritaires

En Europe, la victoire des différents régimes autoritaires entraîne les premières persécutions. L’URSS interdit les loges dès 1917 au nom de la lutte contre l’« idéal petit-bourgeois ». En Italie, Mussolini renouvelle entre 1923 et 1924 les condamnations à l’encontre de la franc-maçonnerie. Les salazaristes portugais, dès 1935, interdisent les loges, et l’Espagne de Franco autorise, en 1939, le pouvoir militaire à exécuter toute personne suspectée d’appartenir à l’ordre. L’Allemagne nazie commence pour sa part à attaquer systématiquement les « frères » en 1935. Après la défaite de 1940, la France se lance elle aussi dans les persécutions. De nombreux propagandistes d’avant-guerre, rejoints par des opportunistes, prêtent main-forte aux autorités en organisant la chasse aux prétendus comploteurs. Des dispositions légales, comme la loi du 13 août 1940 visant à interdire les associations secrètes, sont adoptées, et de nombreux services sont créés pour organiser la traque des juifs, des francs-maçons, des adeptes de mouvements ésotériques… Pas moins de cinq services français travaillent en collaboration avec les autorités allemandes : la Commission spéciale des sociétés secrètes, le Service des sociétés secrètes, le Service des associations dissoutes, le Service des recherches, le Centre d’action et de documentation. La propagande antimaçonnique massive, par le biais de la presse, de la publication d’ouvrages, de films, d’organisation d’expositions, etc., s’accompagne de persécutions. En zone occupée, les services allemands et français en étroite collaboration pillent les temples et mènent une chasse effrénée aux francs-maçons. La France de Vichy quant à elle procède, entre 1941 et 1942, à l’arrestation des personnalités maçonniques. Un peu plus d’un millier de francs-maçons français sont ainsi morts en déportation ou fusillés.
 
Malgré ce bilan, l’antimaçonnisme continue de nos jours à se diffuser non seulement au sein des droites radicales mais également dans certains milieux de gauche, ainsi que dans toute une littérature ésotérisante, voire dans certains hebdomadaires généralistes. Il connaît même une nouvelle vigueur dans le monde catholique. Les mobilisations catholiques de 2012 et 2013 témoignent de sa vivacité. La franc-maçonnerie demeure, de nos jours, l’objet de préjugés « acceptés » et peu combattus.
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