Franc-maçonnerie
BnF

La franc-maçonnerie et les peintres

par Pascal Bajou

Il importe de constater l’impossibilité de dresser un portrait type de l’artiste franc-maçon, tant les convictions politiques, les tensions intérieures, les rêves et les espoirs de chacun sont différents et dépendent des époques.

La peinture, outil de perception du monde

Le territoire temporel de la maçonnerie spéculative s’étend sur quatre siècles. Pourtant, les symboles maçonniques, par nature polysémiques, n’ont jamais été « exploités » pour annoncer graphiquement un principe maçonnique. Paradoxe en apparence seulement, car les symboles sont utiles à la réflexion et à l’action, pas à la démonstration. Il n’y a pas de peinture maçonnique car la franc-maçonnerie ne dispense pas de dogme : elle est juste un outil de perception du monde.
Bien sûr, on trouve ponctuellement une iconographie issue directement du corpus maçonnique. Elle est généralement allégorique, comme dans certaines toiles de l’initiateur du romantisme, Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823), s’inspirant d’éléments légendaires des hauts grades maçonniques. Ou encore dans l’érection, en 1886, de La Liberté éclairant le monde, d’Auguste Bartholdi (1834-1904), plus connue sous le nom de « statue de la Liberté ». Enfin, l’iconographie hiramique est parfois subtilement suggérée, comme dans les œuvres de l’artiste contemporain Claude Faivre.
Ce sont les objets usuels de l’univers maçonnique qui ont toujours servi de supports spécifiques aux représentations symboliques. Dans un souci pédagogique et décoratif, objets appartenant aux arts de la table, médailles, tabliers, tapis de loge, etc. sont ornementés autant pour le plaisir des yeux que pour l’instruction des apprentis. Cette pratique s’est perpétuée avec Henri Tattegrain (1874-1949), graveur et peintre, ou, aujourd’hui, avec le créateur Georges Fréchin. Mais au siècle des Lumières ce sont les artisans les plus renommés qui assument cette tâche.
Au XVIIIe siècle, la maçonnerie est multiple : phénomène de mode, coterie opportuniste, loges prestigieuses accueillant l’élite de la nation, elle est aussi sincère et active lorsqu’elle accompagne l’émancipation de la tutelle religieuse. Aristocratique, elle est également une formidable chambre d’écho des changements du siècle. Les peintres maçons, témoins de leur temps, en sont aussi les acteurs. Citons-en quelques-uns, proches du pouvoir, comme le philanthrope Maurice Quentin de La Tour (1704-1788), le moraliste Jean-Baptiste Greuze (1725-1805), le graveur des amours bucoliques François Boucher (1703-1770) ou Hubert Robert (1733-1808), spécialisé en peinture de ruines et garde du musée du Louvre. Dans le même temps, d’autres artistes vont dénoncer les travers et les injustices de l’époque, ce que firent l’artiste anglais à l’humour très noir William Hogarth, Jean-Michel Moreau, dit « Moreau le jeune » (1741-1814), également illustrateur des ouvrages de Voltaire, ou encore le statuaire Jean-Antoine Houdon (1741-1828). Enfin, certains, tels le miniaturiste Jean-Baptiste Isabey (1767-1855) ou Jacques-Louis David (1748-1825), s’imposeront avec talent, et ce quel que soit le régime.
La liaison avec le XIXe siècle, celui des soubresauts et des incertitudes politiques, s’effectue avec la saga des Vernet. Cette dynastie familiale de peintres francs-maçons s’échelonne sur trois générations : Claude-Joseph (1714-1789), peintre du roi, célèbre pour ses marines et ses ports de France ; son fils Antoine-Charles, dit « Carle » (1758-1835), prix de Rome, peintre de batailles ; et le petit-fils Horace (1789-1863), qui immortalisera le soulèvement du peuple parisien en 1848.
 
 
Le XIXe siècle voit émerger une franc-maçonnerie généralement républicaine et une suc- cession de ruptures plastiques en réaction au classicisme de l’académisme officiel. David d’Angers (1788-1856), élève de David et ami du frère Goethe, ou le méconnu Théophile Bra (1797-1863) s’inscrivent dans le romantisme français. L’impressionnisme naissant voit en Charles Devillié un artiste mineur mais un maçon éminent dans sa cité de Roanne, puisqu’elle lui consacre un musée.
À la fin du XIXe siècle, une génération se dégage définitivement de l’académisme pictural. Rappelons le mouvement symboliste, avec deux francs-maçons belges qui sortent du lot : Félicien Rops (1833-1898), destructeur des tabous de la bienséance, et Jean Delville (1867-1953), maître du crayon, martiniste et bouddhiste. Puis l’Art nouveau éclôt, avec notamment Alfons Mucha, catholique fervent, maçon hyperactif, dont l’engagement humaniste sera brisé sous la botte nazie en 1939. Survient surtout cette incroyable révolution esthétique qu’est le cubisme, qui s’imposera, dès 1906, autour d’Apollinaire et de Picasso. Amédée Ozenfant, Juan Gris, Jacques Lipchitz sont francs-maçons au Grand Orient de France, à Paris, ville des arts. Ce mouvement est capital pour l’histoire de l’art ; il sera théorisé par Le Corbusier et Paul Dermée. Ce dernier – encore un franc-maçon belge – invente le terme «  surréalisme ». On ne comptera aucun plasticien franc-maçon dans ce mouvement, seulement des poètes.
Étrangement, de grands sculpteurs comme Antoine Bourdelle, Constantin Brancusi ou Étienne Martin, pourtant passionnés de franc-maçonnerie, ne franchiront pas la porte basse. On compte encore Grant Wood (1891-1942) et Marc Chagall (1887-1985), également maçons. Mais il importe moins de citer tous les noms que de constater l’impossibilité de dresser un portrait type de l’artiste franc-maçon, tant les convictions politiques, les tensions intérieures, les rêves et les espoirs de chacun sont différents et dépendent des époques. Fred Zeller, peintre apprécié d’André Breton et grand maître du Grand Orient de France de 1971 à 1973, s’interrogeait : « L’artiste doit-il être témoin de son temps, acteur éventuellement ? ou s’enfermer dans sa tour d’ivoire et traiter l’art pour l’art ? »
L’art s’inscrit dans l’histoire, étant lui-même un fait historique, parfois une anticipation de l’historicité de la société. Les francs-maçons participent à l’histoire et s’y inscrivent aussi, en l’accompagnant, en l’interrogeant. L’art est un reflet de la société, la franc-maçonnerie en est le miroir grossissant ; tous deux offrent une grille de lecture du monde originale et complémentaire. Nécessaire.
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