Franc-maçonnerie
BnF

Littérature et franc-maçonnerie

par François Cavaignac

L’idée dominante véhiculée par la littérature est une pensée critique vis-à-vis de la franc-maçonnerie : les textes oscillent entre la charge outrancière et l’ironie méprisante en passant par la description disqualifiante ou parodique.

La franc-maçonnerie comme objet littéraire

Depuis trois siècles, l'émergence d'une institution nouvelle comme la franc-maçonnerie dans le paysage intellectuel, politique et social n'a pas laissé indifférente la littérature, autre institution sociale d'importance.
 

De quelques auteurs francs-maçons

La première démarche permettant de satisfaire la curiosité naturelle de tout lecteur consiste à essayer de connaître les auteurs dont l'appartenance maçonnique est attestée. Proches du développement du livre et de la presse comme facteurs de progrès, les francs-maçons ont été historiquement  liste non exhaustive des écrivains et journalistes n’est pas négligeable, d’autant que l’écriture peut concerner tous les domaines de la pensée humaine (philosophie, sciences, etc.). À titre d’exemple, on peut noter, parmi d’autres, Montesquieu (1689- 1755), Voltaire (1694-1778), Giacomo Casanova (1725-1798), Louis-Sébastien Mercier (1740-1814), Choderlos de Laclos (1741-1803), Sébastien Roch Nicolas dit de Chamfort (1741-1794), Joseph de Maistre (1753-1821), Jean-François Marmontel (1723-1799), Stendhal (1783-1842), Émile Littré (1801-1881), Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), Jean Macé (1815-1894), Marcellin Berthelot (1827-1907), Edmond About (1828-1885), Élisée Reclus (1830-1905), Jules Vallès (1832-1885), Eugène Le Roy (1836-1907), Camille Pelletan (1846-1915), Aristide Quillet (1880-1955).
De nos jours, certains auteurs ne cachent guère leur appartenance et s’affichent même ouvertement. Il faut dire que depuis le début des années 1980 les publications sur la franc-maçonnerie se sont multipliées. Ce phénomène est international, mais la France n’est guère en retard. Les chercheurs francs-maçons approfondissent l’histoire de leurs loges à travers des monographies de qualité, étudient l’impact de la sociabilité maçonnique dans un secteur géographique et un temps délimités (une ville ou une région, par exemple, sur une période donnée), travaillent sur l’histoire des rituels, tant sur les textes que sur la gestuelle, abordent des domaines inconnus jusqu’alors (iconographie, numismatique).

Un champ de recherche inexploré : la franc-maçonnerie objet de littérature

Dans cette éclosion d’études et de recherches, le domaine littéraire semble avoir été quelque peu délaissé. Le premier qui ait abordé ce thème est Henri Prouteau avec Littérature et franc-maçonnerie, qui est davantage un dictionnaire qu’un ouvrage d’analyse thématique. Les Grands Textes de la franc-maçonnerie décryptés, de Laurent Kupferman et Emmanuel Pierrat, suivent la même veine en étendant le champ de compilation aux textes fondamentaux de la franc-maçonnerie.
L’exposé ci-dessous reprend le contenu d’une troisième étude, que j’ai fait paraître en 2014 et qui s’attache à montrer la place occupée par les loges et les francs-maçons comme objet littéraire. La démarche repose sur plusieurs particularités.
Le théâtre et le roman en constituent les deux sources documentaires principales : il n’est pas coutumier de les associer, mais en réalité le théâtre et le roman ont été tous les deux de grands vecteurs d’idées qui ont entretenu des relations réciproques depuis le XVIIe siècle. La périodisation retenue s’étend de la création de la franc-maçonnerie spéculative, en 1717, à 1996, date de la publication du dernier ouvrage étudié.
Le corpus de référence comprend dix pièces de théâtre et seize romans et nouvelles.
N’ont pas été pris en compte les romans occultistes (nombreux au XIXe siècle), notamment ceux de George Sand Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt (1842-1843), qui évoquent la franc-maçonnerie par allusions sans pour autant la faire apparaître en tant que telle. De la même façon, le roman policier maçonnique et la bande dessinée sont davantage des spécialités contemporaines qui constituent autant de genres autonomes requérant des instruments d’analyse spécifiques.
 
Enfin, la littérature antimaçonnique représente un sujet d’étude en soi qui mériterait la rédaction d’un ouvrage qui y fût entièrement consacré. Seuls trois livres qui appartiennent indubitablement à ce courant très actif depuis la naissance de la franc-maçonnerie appartiennent au corpus de notre étude et ont été analysés : il s’agit du Franc-maçon de la vierge (1888), du Juif franc-maçon (1890) et de Maria-Laura (1891) ; ces textes sont trop méconnus, et il était nécessaire de les exhumer.
 

La franc-maçonnerie en littérature

Cinq grands thèmes apparaissent dans cette perspective : l’histoire, la politique et la religion, l’initiation, la présence des femmes et enfin l’antimaçonnisme.
 

Point de vue historique, politique, religieux

Le premier élément mis en valeur est le rôle de la franc-maçonnerie dans l’histoire. Sont ainsi relevés deux événements majeurs : la Révolution française (dans Joseph Balsamo, d’Alexandre Dumas père, 1846-1852, et Le Siècle des Lumières, d’Alejo Carpentier, 1962) et l’épopée napoléonienne (avec Le Temps et la vie, de Paul Adam, 1899-1903). De ces fresques historiques ressort l’idée que la franc-maçonnerie a été un acteur politique important dans sa fonction institutionnelle, épique, héroïque et associative (réseau maçonnique et rôle des loges dans les révolutions).
Pour les auteurs, il existe une véritable liaison organique et triangulaire entre franc-maçonnerie, politique et religion. Beaucoup considèrent que la franc-maçonnerie est de nature politique et qu’elle est avant tout une « usine à élections », comme l’affirme Guy de Maupassant (dans Mon oncle Sosthène, 1882). L’idée d’un gouvernement mondial émergeant d’une société universelle d’hommes libres et égaux est également développée par Thomas Mann (La Montagne magique, 1924), Jules Romains (Recherche d’une Église, 1934, et Les Hommes de bonne volonté, t. VII) ou bien encore Italo Calvino (Le Baron perché, 1957), par exemple. En matière religieuse, l’opinion dominante veut que l’Église et la franc-maçonnerie soient deux institutions très proches (proximités symboliques, valeurs morales communes, formes rituelles identiques) qui, certes, sont amenées à se livrer à des duels, car elles peuvent être concurrentes dans la cité, mais qui, au fond, seraient deux branches séparées d’un tronc commun initial issu d’une religion primitive de l’humanité ; certaines formules chocs des Fils de la lumière (Roger Peyrefitte, 1961) et l’argument du Moine et le vénérable (Christian Jacq, 1996) l’expriment à l’envi.
 

L'initiation en littérature

De l’initiation, les dramaturges présentent une vision plutôt burlesque en raison  principalement du jeu théâtral qui y est perceptible : dialogues, mouvements, gestuelle, coup de théâtre. Sur le fond, ils mettent en scène le caractère effrayant de la cérémonie : les épreuves d’admission sont mystérieuses et terrifiantes (Arlequin franc-maçon, anonyme, 1737 ; Frère Galfâtre, Jean-François Bayard et Xavier Boniface Saintine, 1844 ; Francs-maçons, Claude Roland et G. Leprince, 1905). Les romanciers, de leur côté, sont plus hésitants, la description littéraire nécessitant une bonne documentation ; plusieurs d’entre eux s’y sont tout de même risqués, comme Charles-Pierre Monselet (La Franc-maçonnerie des femmes, 1855-1861), Henri Desportes (Le Juif franc-maçon, 1890), Paul Adam et Alejo Carpentier (dont les titres ont déjà été évoqués), chacun essayant de retrouver la cohérence symbolique de l’événement et le respect des usages. Le lecteur dispose ainsi d’une initiation stylisée, peu soucieuse du détail rituélique mais s’inscrivant dans la symbolique maçonnique (Carpentier, Le Siècle des Lumières), d’une initiation documentée mais dévoyée et outrageante dans un but polémique (Desportes, Le Juif franc-maçon) et d’une initiation au grade de maître maçon conforme aux rituels (Adam, Le Temps et la vie).
 

Les femmes et la franc-maçonnerie : la présence des femmes

Une pièce de théâtre (Pierre Clément, Les Fri-Maçons, 1740) et une comédie-ballet (Les Fra-Maçonnes, anonyme, 1754) abordent de façon ironique et légère la curiosité féminine vis-à-vis du secret et reprennent les arguments classiques s’opposant à la participation des femmes aux travaux maçonniques. Plus sérieusement, un roman (celui de Monselet, La Franc-maçonnerie des femmes), par le biais d’une intrigue sombre, complexe et dramatique, brosse un tableau de l’histoire des femmes en franc-maçonnerie ; refusées dans l’institution masculine, elles en ont créé une qui est leur propre institution, calquée sur l’autre mais dotée d’un caractère aristocratique et nettement hiérarchique.
 

Antimaçonnisme et littérature

Plusieurs pièces de théâtre rappellent l’accusation de sorcellerie et de satanisme : l’Arlequin franc-maçon, déjà évoqué, Les Deux Francs-maçons (Benoît Pelletier-Volméranges, 1808), Les Francs-maçons (Charles et Auguste Beaumont, 1867), Itanoko (E. C. Rey, 1835). Adhérer à la franc-maçonnerie revient à commercer avec le diable ; les francs-maçons enlèvent et mangent les petits enfants, l’esprit maçonnique est par nature satanique…
L’autre grief fait à la franc-maçonnerie est sa responsabilité prétendue dans le déclenchement de la Révolution : la pièce Les Francs-maçons, que nous venons d’évoquer, souligne qu’ils ont engendré le protestantisme, qu’ils tendent à la ruine de la foi et au bouleversement de la société et qu’ils sont à l’origine de trois révolutions (1792, 1793 et 1848).
Les catholiques ont manifesté à la fin du XIXe siècle une réaction particulièrement violente. Plusieurs ouvrages apologétiques (Le Franc-maçon de la Vierge, Florent Bouhours, 1888 ; Le Juif franc-maçon, d’Henri Desportes; Maria-Laura, de Paul Féval fils, 1891) décrivent une Église persécutée par la franc-maçonnerie, organisation criminelle dans laquelle les juifs jouent un rôle prédominant.
Enfin, au XXe siècle, une pièce de théâtre peu connue d’Aragon et de Breton (Le Trésor des Jésuites, 1929) expose, dans des situations surréalistes et à travers des effets burlesques, des positions anticléricales et antimaçonniques, l’Église et la franc-maçonnerie étant présentées comme deux institutions clairement identiques qu’il faut combattre ; l’idée que la franc-maçonnerie est ridicule et affairiste s’impose spontanément, tout comme chez Maupassant (Mon oncle Sosthène, 1882) et Gide (Les Caves du Vatican, 1914).
L’idée dominante véhiculée par la littérature est une pensée critique vis-à-vis de la franc-maçonnerie : les textes oscillent entre la charge outrancière et l’ironie méprisante en passant par la description disqualifiante ou parodique. Le ridicule des décors et des rituels est souvent relevé. Seuls Thomas Mann (La Montagne magique) et Alejo Carpentier (Le Siècle des Lumières), sans nier les aspects déplaisants que l’ordre a pu receler, en présentent une image équilibrée et par moments attrayante. Il faut constater toutefois que les opinions défavorables véhiculées par la littérature n’ont guère empêché la franc-maçonnerie de continuer à se développer.
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