Franc-maçonnerie
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Franc-maçonnerie et sciences humaines

par Céline Bryon-Portet

Si de plus en plus de chercheurs en sciences humaines et sociales se penchent individuellement sur le cas maçonnique, l’Université, quant à elle, peine à reconnaître la légitimité de cet objet de recherche et à s’en emparer, en tout cas en France.

Un formidable objet de recherche pour les sciences humaines et sociales


Dès le XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie spéculative a suscité la curiosité du public et fait couler beaucoup d’encre, donnant lieu à des textes de divulgation, des bulles papales, des pamphlets et des ouvrages à charge, dont sont représentatifs ceux de l’abbé Lefranc et de l’abbé Barruel (reprochant à la franc-maçonnerie, après la Révolution française, d’avoir ourdi une conspiration afin de renverser les pouvoirs royal et ecclésiastique), ou encore les canulars plus tardifs de Léo Taxil, présentant l’organisation comme une secte satanique. Fantasmes, préjugés et mystifications de toutes sortes fleurirent donc dans la presse et dans les librairies, sans qu’on se souciât de rétablir la vérité quant au rôle exact que jouèrent les initiés dans le déroulement de certains événements sociopolitiques ni de saisir avec le plus d’objectivité possible la réalité du phénomène maçonnique. À partir de la fin du XIXe siècle, toutefois, quelques historiens et individus plus ou moins familiarisés avec les outils méthodologiques de la recherche universitaire entreprirent de porter un regard critique et distancié sur la franc-maçonnerie. En Angleterre, par exemple, la loge de recherche Quatuor Coronati, pionnière en la matière, organisa sa première réunion en 1886. Ainsi commencèrent à se développer des travaux sur l’histoire de ses institutions et de ses rituels.
En France, il fallut néanmoins attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que cette démarche scientifique, impulsée dans le champ historique, prenne vraiment son essor, avec des personnages comme Maurice Agulhon et Pierre Chevallier, bientôt suivis par d’autres, Daniel Ligou, André Combes, Pierre-Yves Beaurepaire, Alain Bernheim, Roger Dachez et Pierre Mollier… Ceux-ci contribuèrent à faire progresser l’état des connaissances – très parcellaires – que l’on pouvait avoir, jusqu’alors, de la franc-maçonnerie, et à combattre un certain nombre d’idées reçues. Une série d’éclaircissements et de mises au point fut faite, concernant ses origines notamment, que d’aucuns se plaisaient à situer dans la droite ligne des maçons opératifs, voire des Templiers.
De nombreuses autres disciplines commencent à s’intéresser également à la franc-maçonnerie et aux formes culturelles particulières que ses obédiences proposent. La maçonnerie, en effet, constitue un formidable objet de recherche pour les sciences humaines et sociales, de par la variété des champs thématiques qu’elle traverse et la diversité des questions qu’elle suscite. On pourrait d’ailleurs la considérer comme un « fait social total », au sens où Marcel Mauss entend cette expression, c’est-à-dire un système composé d’éléments de différentes natures mais reliés entre eux, et qu’il convient donc d’appréhender de façon globale et interactionnelle. À ce titre, elle soulève des problématiques relevant aussi bien de l’histoire, de l’anthropologie et de la sociologie que de la philosophie, de la psychologie, de la sémiotique, ou encore des sciences de l’éducation, de l’information et de la communication, ce dont nous allons donner un aperçu.
 

Rites de passage

Pour qui frappe à la porte du temple, la grande aventure maçonnique commence invariablement par la fameuse cérémonie d'initiation, dans laquelle les anthropologues reconnaîtront les trois phases qu'Arnold Van Gennep a identifiées dans tout rite de passage, à savoir les phases de séparation, de marge et d'agrégation. Les historiens préféreront s'intéresser à la façon dont les nombreux rituels (rite français, rite écossais ancien et accepté, rite écossais rectifié, rite émulation…) sont apparus et ont évolué au fil des siècles, corrélativement aux structures institutionnelles qui les portent. Les philologues, quant à eux, compareront ceux-ci à partir de considérations linguistiques afin d'en souligner les points de convergence et de divergence puis d'en saisir la spécificité. Les sociologues, enfin, s'interrogeront plutôt sur les motivations animant ceux qui ont décidé de s'engager (les profanes viennent-ils chercher du lien social, à travers un esprit de fraternité ? une méthode de développement personnel ? un perfectionnement intellectuel et moral ? une quête de sens ?), sur les enjeux que recouvre le principe de secret associé au serment de silence prêté par le néophyte, ou encore sur le mode de sociabilité particulier qu'offrent les loges…
Car une fois initié, le franc-maçon évolue dans un espace distinct de l'espace profane, doté d'un décorum singulier et régi par des codes qui lui sont propres. Semblable à l'homme qu'évoque Charles Baudelaire dans son poème Correspondances, le néophyte qui vient de recevoir la lumière et découvre un temple maçonnique a quelque peu l'impression de traverser des « forêts de symboles ». Or, ces symboles étranges qui lui deviendront progressivement familiers, et qui représentent un contenu intelligible (des idées) à travers une forme sensible (une image), se révèlent polysémiques voire ambivalents, contrairement aux concepts, univoques et abstraits. Surtout, ils sollicitent tout à la fois les sens, l'imagination et la raison de l'initié, puisque ce dernier les perçoit, se laisse imprégner par leur pouvoir onirique mais tente également d'en interpréter et d'en comprendre les significations implicites, lors de l'élaboration de certaines « planches ».
 

Analyses sémiologiques

Là encore, les dispositifs symboliques peuvent donner lieu à des analyses sémiologiques autant qu’à des réflexions philosophiques et à des interprétations psychologiques. Par exemple, on peut voir dans le delta lumineux – ce triangle situé à l’orient dans tout temple maçonnique – un signe renvoyant au divin, une totalité stable, évoquant l’union d’une base horizontale et d’une pointe verticale, analogies du monde terrestre et du monde céleste, du matériel et du spirituel. On peut aussi y voir une figure de médiation s’inscrivant dans une approche ternaire et invitant donc au dépassement des schémas dualistes qu’a privilégiés la pensée occidentale, de Platon à Descartes, à l’exception de la tradition alchimique. On peut enfin considérer qu’il illustre voire favorise un processus d’individuation au sens jungien, soit la réalisation du soi par l’intégration des éléments contradictoires de la psyché (conscient/inconscient, animus/anima, etc.). De la même manière, les mythes qui émaillent le parcours maçonnique gagnent à être soumis à une démarche herméneutique, puisqu’ils sont le fruit de ce que Gilbert Durand appelle les « structures anthropologiques de l’imaginaire ». Loin d’être cette « folle du logis », « maîtresse d’erreur et de fausseté », que s’est plu à dévaloriser une tradition philosophique où domina le rationalisme, l’imagination possède des principes régulateurs et produit des images signifiantes qu’un travail d’interprétation rigoureux est susceptible de révéler. Dans Les Mythes fondateurs de la franc-maçonnerie, Gilbert Durand appliqua d’ailleurs à la franc-maçonnerie sa méthode d’analyse des mythes, la « mythanalyse ». Il recensa ainsi les principaux récits et figures mythiques de cette institution, montrant que ceux-ci forment un ensemble cohérent et transmettent des messages itératifs, lesquels renvoient à leur tour à des sortes d’archétypes : le mythe hiramique, le mythe templier et le mythe chevaleresque évoquent le paradigme du juste persécuté, à travers un meurtre crapuleux suivi d’un appel à la vengeance.
 

L'efficacité symbolique du rite 

Plus largement, il convient de comprendre ce qui se joue via le processus initiatique, dont les francs-maçons ont coutume de dire qu’il vise une transformation mentale et comportementale de l’initié. Si transformation il y a, sans doute est-elle due à cette « efficacité symbolique du rite » que Claude Lévi-Strauss a mise en exergue. Mais sur quoi repose ladite efficacité ? Certains retiendront le rôle des images symboliques et mythiques, sur le plan cognitif. D’autres souligneront plutôt l’impact des formules injonctives et performatives présentes dans le rituel, l’influence des règles de communication particulières en vigueur durant les tenues, parmi lesquelles la triangulation de la prise de parole. D’autres encore insisteront sur la mobilisation du corps et la gestuelle de l’initié, la scénarisation et la dimension dramaturgique de certaines cérémonies, la cohésion du groupe et l’émotion qui se dégage parfois des chaînes d’union, ou encore l’activité introspective et réflexive que l’on exige du franc-maçon…

Si de plus en plus de chercheurs en sciences humaines et sociales se penchent individuellement sur le cas maçonnique (à l’instar de Gilbert Durand, de Bruno Étienne et de Marcel Bolle de Bal par exemple, sociologues qui ont ouvert la voie et bénéficié d’un double regard, en tant qu’universitaires et francs-maçons), l’Université, quant à elle, peine à reconnaître la légitimité de cet objet de recherche et à s’en emparer, en tout cas en France. Alors qu’il existe, depuis fort longtemps déjà, des approches anthropologiques du phénomène religieux, des enseignements qui sont consacrés à ce dernier au sein de l’Alma Mater, des équipes et des revues scientifiques spécialisées dans ce domaine, rien de tel en ce qui concerne le phénomène maçonnique dans notre Hexagone. La maçonnologie n’en est donc qu’à ses balbutiements. Un franc-maçon dirait volontiers qu’elle est semblable à une pierre brute, appelée à être progressivement dégrossie et polie…
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