Franc-maçonnerie
BnF

La presse et les maçons

Trois siècles de fascination et de répulsion
par Éric Giacometti et Jacques Ravenne

Dès la naissance de la maçonnerie, en Angleterre, les journaux ont été fascinés ou révulsés, selon leurs lignes éditoriales, par cette confrérie unique en son genre. On trouve néanmoins des dossiers d'information portant sur la tradition ou la symbolique dans des magazines spécialisés.

Une fascination ambigüe

Si la franc-maçonnerie fait partie des fameux « marronniers » de la presse, au même titre que les classements des hôpitaux ou les prix de l’immobilier, il ne faut pas la réduire à ce lieu commun de l’information. Dès la naissance de la maçonnerie, en Angleterre, les journaux ont été fascinés ou révulsés, selon leurs lignes éditoriales, par cette confrérie unique en son genre : une association qui se réclame de la lumière, prône des valeurs de tolérance, de démocratie et de progrès, mais qui présente une part d’ombre aux yeux du grand public par son recours à des cérémonies interdites aux profanes, à des rituels mystérieux et à des symboles énigmatiques. Une confrérie qui, au plus grand désespoir des frères, défraie plus souvent les rubriques politique, économie et faits divers que les pages traitant du développement personnel ou de l’engagement citoyen. Ce mélange, souvent explosif, d’ombre et de lumière constitue un carburant inépuisable pour alimenter une machine médiatique naturellement plus encline à s’intéresser de préférence à la part de ténèbres. Retour en arrière.
 

Premier pamphlet

En 1698, un premier pamphlet violemment antimaçonnique est colporté par les vendeurs de gazettes dans les rues de Londres, alors même que la franc-maçonnerie n’a aucune existence officielle. Rédigé par un certain M. Winter, ce court texte contient quasiment tous les ingrédients de base qui perdureront dans l’imaginaire collectif. Adressé aux « bonnes gens de la cité de Londres », il met en garde contre « les maçons, cette secte diabolique », qui pratiquent « des cérémonies et serments secrets », qui se « rencontrent dans des lieux secrets ». Qualifiés d’« antechrists », ils répandent la « corruption » autour d’eux.
 

La légende du « complot maçonnique »

Au XVIIIe  siècle, la maçonnerie a désormais pignon sur rue, et les gazettes s’en emparent régulièrement. Ainsi, le Saint James Evening Post en date du 20 septembre 1735 déclare : « On écrit de Paris que Sa Grâce le duc de Richmond et le docteur Desaguliers, anciens grands maîtres de la très ancienne et très honorable société des maçons libres et acceptés, munis de deux autorisations signées du grand maître et scellées de son sceau ainsi que de celui de l’ordre, ont convoqué une loge en l’hôtel de Bussy. » Et de livrer la liste des frères : « Le comte de Waldegrave, ambassadeur de Sa Majesté auprès du roi de France, Lord Dunsley…» En France, les gazettes sont moins prolixes, et il faut attendre la Révolution pour que la maçonnerie soit propulsée sur le devant de la scène. À ses dépens : un livre-pamphlet, Mémoire pour servir à l’histoire du jacobinisme, écrit par l’abbé Augustin Barruel, aura une influence profonde sur les courants royalistes et catholiques. Il accuse les francs-maçons, les philosophes et jusqu’aux Illuminati d’avoir provoqué la chute conjointe de l’Église et du roi. La fameuse légende du « complot maçonnique » est lancée.
 
La IIIe République voit l’apogée de l’affrontement entre deux France, l’une républicaine, laïque, volontiers anticléricale, et dont beaucoup de leaders sont initiés, et l’autre, royaliste et catholique. La presse épouse largement ce clivage, à Paris et en province. Ainsi, Le Courrier du Maine du 15 septembre 1889 écrit sur un candidat à la députation : « Les agriculteurs ne voteront pas pour le franc-maçon Robert, parce que la franc-maçonnerie est l’alliée de cette juiverie cosmopolite qui exploite la fortune de la France… » L’affaire Dreyfus exacerbe les antagonismes. En novembre 1895 paraît un journal, L’Anti-maçon, qui veut dénoncer l’emprise des frères. Les attaques politiques se doublent d’accusations de pratiques diaboliques, faisant écho au best-seller antimaçonnique de Léo Taxil Les Frères trois points, qui mélange descriptions de vrais rituels et affabulations. Le député Émile Combes est ainsi accusé dans les journaux catholiques de pratiquer des messes noires avec son fils. Les maçons ne restent pas les bras croisés face aux attaques : « Lors du convent du Grand Orient de 1897, le frère Maréchaux, publiciste de son métier, avouait que l’Ordre, par son influence d’à côté arrivait sans frais à inspirer la bonne nouvelle à beaucoup de journaux. L’année suivante en 1898, le frère Duvand demandait qu’une liaison régulière fût créée entre le Grand Orient et les journaux. Ceux d’obédience radicale inséraient parfois le même article dont l’inspiration fraternelle était évidente. »
 

Scandales : l’« affaire des fiches » et Stavisky

Deux scandales vont ensuite éclater, à trente ans d’intervalle, et provoquer des campagnes de presse contre la franc-maçonnerie : le 9 novembre 1904, c’est l’« affaire des fiches ». Le ministre de la Défense, le général André, procède au fichage de l’armée française, avec l’aide du Grand Orient, afin de favoriser les officiers républicains au détriment des catholiques. Le Matin, L’Écho de Paris et Le Figaro révèlent des documents compromettants pour le général André, qui doit démissionner. Ainsi se propage auprès du grand public l’idée que la franc-maçonnerie noyaute la politique.
En 1934 éclate le scandale Stavisky, du nom de cet escroc, profane, impliqué dans de graves malversations dont de nombreux protagonistes sont maçons. Un scandale qui conduit à la chute du gouvernement Camille Chautemps et aux émeutes antiparlementaires de février 1934. De cette affaire naîtront les soupçons persistants d’affairisme dans l’opinion publique et les médias nationalistes. En 1940, le maréchal Pétain interdit la franc-maçonnerie. La presse aux ordres de l’occupant et de Vichy se déchaîne, avec la publication de listes de frères et d’articles haineux basés sur un fantasmatique complot judéo-maçonnique, impliquant le Grand Orient et la Grande Loge de France. À la Libération, les obédiences sorties exsangues de la guerre intéresseront peu les journalistes. Elles ne reviendront sur le devant de la scène qu’à partir de la fin des années 1960 au travers des combats en faveur d’avancées sociétales (IVG, pilule) et fourniront, malgré elles, nombre de dossiers ayant pour angles la symbolique, l’ésotérisme et l’histoire, et qui vaudront à Historia ses meilleures ventes. Avec l’arrivée de François Mitterrand à la présidence de la République, en 1981, et une visibilité plus marquée des frères au gouvernement, on voit resurgir des articles sur franc-maçonnerie et pouvoir.
 

Les frères de la Côte et le soupçon de noyautage

Mais le vrai retour de balancier intervient à la fin des années 1990 et au début 2000 avec les affaires politico-financières dites « des frères de la Côte », mises en lumière par le procureur de Nice, Éric de Montgolfier, et qui éclaboussent la Grande Loge nationale française sur la Côte d’Azur. Un tabou est levé. À la différence des usages anciens, les grands médias qui s’emparent de cette affaire ne s’appuient pas sur une ligne éditoriale antimaçonnique liée à un clivage politique ou religieux et ils confient ces dossiers à des journalistes d’investigation. « À partir de ce moment-là, je dois avouer que j’ai bénéficié d’une liberté totale », explique Sophie Coignard, journaliste au Point. Les grands hebdomadaires s’engouffrent dans la brèche avec des titres usant jusqu’à la corde des mots à forte connotation : « pouvoir », « politique », « influence », « manipulation », « réseaux », « affaires »… Le site Arrêt sur images a publié deux articles ironiques sur cette inflation médiatique. « Dans le match franc-maçon opposant depuis 2007 L’Express et Le Point, l’hebdomadaire de Franz-Olivier Giesbert a une longueur d’avance sur L’Express avec six unes contre cinq. Mais Christophe Barbier (L’Express) n’a pas dit son dernier mot et a frappé un grand coup pour la nouvelle année avec la une de cette semaine : “Élysée 2012. Francs-maçons : comment ils manipulent les candidats”.»
Les journaux économiques, nationaux et régionaux ne sont pas en reste et publient des dossiers axés sur le « business des francs-maçons », ville par ville.
À nos yeux, le cas d’école demeure la couverture d’un numéro du magazine Médias : « Où se cachent les journalistes francs-maçons ? ». Le verbe « cacher » n’est pas anodin : il suggère l’existence de journalistes tapis dans l’ombre afin de, selon le magazine, « promouvoir un frère, bloquer un papier, placer sous silence une affaire gênante… ». Une titraille qui retrouve les accents de la presse antimaçonnique d’antan, laissant entendre que les plus grands titres de la presse nationale sont noyautés par les frères. En guise de « révélations », le dossier se réduisait à une double interview croisée de deux journalistes enquêteurs, dont les propos restent plus mesurés que ne le laissait présager la présentation du dossier.
Enfin, on peut remarquer que les dossiers portant sur la tradition ou la symbolique se retrouvent surtout dans des magazines spécialisés, comme Le Monde des religions, ou dans des revues plus confidentielles ésotériques ou axées sur les théories du complot – théories qui explosent sur Internet, un nouveau territoire où l’antimaçonnisme le plus débridé répercute un écho virtuel, par-delà les siècles, au pamphlet de 1698.
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