Franc-maçonnerie
BnF

Le paysage maçonnique français actuel

par Yves Hivert-Messeca

L’une des originalités de la franc-maçonnerie française est son polymorphisme. Une chance par sa diversité, un handicap par ses querelles, l’un des obstacles à sa compréhension par les profanes et l’un de ses charmes pour ses adeptes.

Les différentes obédiences

Présentons tout d'abord, les cinq obédiences « historiques » :
 

Le Grand Orient de France

Basé rue Cadet, à Paris, le Grand Orient de France est l’obédience la plus ancienne (née en 1783, mais héritière de la première Grande Loge de France, née dans les années 1720) et la plus importante (52 000 membres), même si son poids relatif décline au sein de l’effectif maçonnique global (les trois quarts en 1900, le tiers aujourd’hui). Le GODF se caractérise par la pluralité des rites – même si le rite français (dans diverses variantes) demeure prépondérant –, une grande diversité dans les usages maçonniques, la liberté de pensée philosophique et spirituelle de ses membres et un engagement citoyen important, notamment sur les questions de laïcité. Il définit la franc-maçonnerie comme « une institution essentiellement philosophique, philanthropique et progressive » qui a pour objet « la recherche de la vérité, l’étude de la morale et la pratique de la solidarité » et pour travail « l’amélioration matérielle et morale, [le] perfectionnement intellectuel et social de l’humanité ». Depuis 2012, il autorise des loges mixtes (présentement un tiers d’entre elles, avec 2 000 sœurs environ) à côté des loges masculines.

La Grande Loge de France

Basée rue Puteaux, à Paris, la Grande Loge de France s’est constituée en 1894-1895. Elle regroupe 36 000 frères. Ses loges exclusivement masculines travaillent presque toutes au REAA et ne reçoivent en visiteurs que des frères. Sa déclaration de principes, adoptée le 5 décembre 1955, résume l’esprit de l’obédience : « I. La GLDF travaille à la gloire du Grand Architecte de l’univers ; II. Conformément aux traditions de l’Ordre, trois Grandes Lumières sont placées sur l’autel des loges : l’équerre, le compas et un Livre de la Loi Sacrée. Les obligations des maçons sont prêtées sur ces trois Lumières ».
 

La Grande Loge nationale française, dite « Bineau »

Basée rue Christine-de-Pisan, à Paris, la Grande Loge nationale française vient de connaître une crise profonde. Elle a perdu le tiers de ses effectifs, évalués aujourd’hui à 26 000 frères. Elle est l’institution française de la franc-maçonnerie dite « régulière » largement majoritaire dans le monde. Elle ne reçoit en visite que des frères reconnus « réguliers ». L’article 1 de sa règle est explicite : « La Franc-maçonnerie est une Fraternité initiatique qui a pour fondement traditionnel la foi en Dieu, Grand Architecte de l’univers. » Elle autorise la pratique de divers rites, notamment le REAA, le RER, le style émulation et le rite français.
 

Le Droit humain

Basé rue Jules-Breton, à Paris, le Droit humain est une obédience à la fois mixte et internationale d’origine française. L’article 1 de sa Constitution internationale précise : « […] composé de francs-maçons, hommes et femmes fraternellement unis, sans distinction d'ordre racial, ethnique, philosophique ou religieux, l'Ordre s'impose pour atteindre ce but une méthode rituelle et symbolique, grâce à laquelle ses membres édifient leur temple à la perfection et à la gloire de l'humanité. » Les loges de sa fédération française (rue Pinel), forte de 17 000 sœurs (les deux tiers des effectifs) et frères (le tiers des effectifs), travaillent au REAA, « à la gloire du Grand Architecte » et / ou « au progrès de l'Humanité ».
 

La Grande Loge féminine de France

Basée cité du Couvent, à Paris, la Grande Loge féminine de France est une obédience exclusivement féminine dont les ateliers reçoivent en visite les frères sous certaines conditions. La majorité travaille au REAA avec référence au Grand Architecte, même si la GLFF possède et pratique le rite français depuis 1973, et le RER (premier atelier en 1974). Elle fédère 14 000 sœurs. Elle a largement contribué à développer la franc-maçonnerie féminine en Europe et en Afrique francophone.
Dans les années 1950-1970 se sont créées six nouvelles obédiences :
 

La Grande Loge traditionnelle et symbolique dite « Opéra »

Par une scission de la GLNF-Bineau, en 1958, s’est formée la GLNF-Opéra, devenue en 1982 la Grande Loge traditionnelle et symbolique dite « Opéra » (à Levallois-Perret). Son rite majoritaire est le RER. Sa particularité est de pratiquer une maçonnerie qui se veut traditionnelle tout en conservant des liens avec les autres obédiences françaises masculines.

La Loge nationale française

De cette dernière obédience est née en avril 1968, à l’initiation de René Guilly (Désaguliers ?) (1921-1992), fondateur de la revue Renaissance traditionnelle, la Loge nationale française (LNF), avec une structure administrative réduite (Clichy). Son objet est prioritairement d’approfondir le patrimoine historique et les pratiques traditionnelles de l’Art royal.
 

La Grande Loge féminine de Memphis-Misraïm

Ensuite s’est constituée en 1965 la Grande Loge féminine de Memphis-Misraïm (rue d’Amsterdam, à Paris), spiritualiste laïque, symboliste dans la tradition « égyptienne » et engagée, forte de 1 000 sœurs. Démarche spiritualiste et symboliste, démarche éthique, humaniste et adogmatique et engagement dans la Cité, tel est le triptyque sur lequel repose le projet.

La Grande Loge mixte universelle et la Grande Loge mixte de France

Par scissiparité du Droit humain s’est formée une nouvelle obédience mixte, la Grande Loge mixte universelle (1973), puis par scission de la précédente la Grande Loge mixte de France (1982). Pratiquant plusieurs rites, la première, installée rue de la Réunion à Paris, compte 1400 frères et sœurs, la seconde, installée à Aubervilliers, compte 4 500 membres.

L'Ordre initiatique et traditionnel de l'Art royal

Enfin, en 1974, quelques frères issus du GODF ont constitué l’Ordre initiatique et traditionnel de l’Art royal (un millier de membres), qui pratique le rite opératif de Salomon.

Le nouveau siècle voit d’autres créations, souvent  issues des turbulences  internes agissant au sein de diverses familles maçonniques : en 2003 se constitue la Grande Loge des cultures et de la spiritualité (un millier de sœurs et frères), qui se présente comme une obédience théiste, laïque et mixte. La même année, le Grand Prieuré des Gaules (1935) se déclare indépendant et s’adjoint une Grande Loge réunie et rectifiée. Ordre maçonnico-chevaleresque, il a pour fondement la foi en Dieu. « Ses membres professent la religion chrétienne et portent partout où ils se trouvent son message. » Son rite principal est le RER ; en opposition avec l’exécutif d’alors de la GLNF se constitue en avril 2012 la Grande Loge de l’Alliance maçonnique française (GL-AMF). Elle se définit comme « une fraternité initiatique qui repose sur la foi dans un Être suprême exprimé, au-delà des dimensions confessionnelles, sous le nom de Grand Architecte de l’univers ». Elle revendique près de 15 000 membres. Elle autorise ses loges à travailler à l’un des six rites, notamment le REAA et le style émulation. Toujours issue des mêmes turbulences s’est formée en janvier 2013 la Grande Loge indépendante de France.
 
Ainsi, malgré un corpus et un patrimoine communs, la franc-maçonnerie française peut prendre des formes contingentes différentes. Ce polymorphisme est à la fois l’une de ses originalités, une chance par sa diversité, un handicap par ses querelles, l’un des obstacles à sa compréhension par les profanes et l’un de ses charmes pour ses adeptes, d’autant que chaque maçon se fait souvent une conception très personnelle de l’Art royal. Au-delà de cette polyphonie, la franc-maçonnerie demeure un corps philosophico-spirituel qui engendre de l’égrégore et une sociabilité démocratique génératrice d’effets sociaux, dans lesquels le travail en loge introduit un continuum entre le cultuel (rite, symbolisme) et le culturel (idées produites).
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